Revue Registres Hors série n°2 / Portrait d'Enzo Cormann

Christina Mirjol a dirigé le deuxième numéro hors-série de la revue Registres consacré à Enzo Cormann. Elle m'a demandé de bien vouloir écrire un "portrait" de l'auteur. Je propose ici un long extrait de ce texte. 

Enzo, cher camarade. Si je me permets de te dire tu, cest quil mincombe de faire ton portrait. En te vouvoyant ça te gênerait, ce serait gênant. Et pourtant je te vouvoie. Dhabitude. Depuis six ans que je te connais. Cest vous. Et réciproquement. On nen a jamais parlé mais ça me semble bien comme ça. Ça te va ? Toujours ok pour toi ?

Parfois je me dis : quelle patience ! Quand je pense au travail de lécrivain, je pense à cette réplique de Zand dans Le Mendiant ou La Mort de Zand de Iouri Olecha. Il imagine Balzac écrivant Le père Goriot : « Il a écrit un roman en deux jours. Il ressemblait à un boucher. Il avait un cou de taureau Il était gras, sale, tout couvert de sueur. Il déchirait sa chemise sur la poitrine, en écrivant. Il mugissait et écrivait jusquà ce quil tombe dépuisement. » Silhouette de guerrier N.F.L.

Jécris ce texte bizarrement dans un train. Sur une ligne qui test chère. Lyon - Grenoble. Je ne vais pas tarder à arriver en gare de Voiron. Je me souviens y être déjà venu te retrouver avec dautres parfois, parfois seul. Je me rappelle que tu nous attendais à la gare, avec ta voiture. Je me rappelle avoir mis mon sac de voyage dans le coffre et en route pour lItalie !

Cap sur lItalie ! Sur la Toscane, pour luniversité dété qui se déroulait à San Miniato. On a déjeuné une fois sur une aire dautoroute complètement au soleil, pas une ombre, un sandwich, pas une ombre. Lannée daprès on sest arrêté entre Trieste et Bologne à Arezzo et on a mangé un primo piatto un peu léger sous des arcades et on a bu de la San Benedetto.

Cap sur lItalie ! Soit vous prenez lautoroute côtière assez kafkaïenne, soit lautoroute du centre assez ennuyeuse. Avant darriver sur les autoroutes italiennes, dans la partie française du voyage, je me rappelle de châteaux accrochés aux revers des collines et qui, un peu partout, surplombent la route. Vieille vigie féodale. Des tours ruinées sur des falaises inhospitalières. Dès quon tourne un bout de route, un autre château apparaît qui vous observe le bon quart dheure que vous mettez à le dépasser. Et puis cen est un autre. On est bien content darriver au tunnel de Fréjus.

Je me souviens quune fois, ton tableau de bord sest mis à fumer. On a du sarrêter dans un garage un peu au Sud de Trieste. Le garagiste a aspergé une sorte de mastic, de chamallow, sous le capot. Ça devait tenir. Ça a tenu. Quelle épopée quand même !

On y est arrivé. A chaque fois. Sain et sauf. Un peu miraculeusement me semble-t-il. La dernière étape, et pas des moindres, consistant à trouver la route qui grimpe jusquau village perché de San Miniato.

A la fin du voyage, Enzo en a plein les pattes parce que ça fait huit heures quil conduit et il na pas souhaité que lun ou lautre dentre nous prenions son relais au volant. Donc il pète gentiment les plombs. Mettez là-dessus que les seize cassettes de Thelonious Monk ont fini par épuiser, très provisoirement, sa passion pour le jazz. Le voilà donc qui passe sur Tuner. Or Tuner en Toscane cest radio-toute-pourrie-de-soupes-italiennes. Ce nest pas ça quil faut pour calmer Enzo. Bach je dis pas. Mais Ti amore mi amore le rend hystérique.

Je lai dit plus haut, Enzo pratique limitation. Il se lance par-dessus la voix du chanteur dans une improvisation tonitruante. Il vous jette un coup d'œil comme pour vous entraîner. Vous-même, vous êtes totalement à bout et peut-être auriez-vous usé dun autre subterfuge pour passer vos nerfs. On vous en offre cependant un tout prêt, alors vous y allez, vous rengainez la soupe italienne à la fenêtre ouverte de la voiture, ce désespérant village en vue, autour duquel vous ne cessez de tourner, colline dont vous ne parvenez pas à trouver la faille routière.

Vous êtes deux ou quatre dans la voiture, vous hurlez en italien. Il vous semble avoir atteint le bout du voyage. Et cependant il vous faut encore rivaliser dingéniosité avec les ingénieurs de la voierie toscane : ça fait quatre fois quon passe par là ! Normal, les rond-points renvoient les uns aux autres comme sur un circuit fermé. Ca ne fait pas notre affaire, vraiment pas notre affaire. Ca ne fait dailleurs laffaire de personne. Tiens, cette voiture aussi croise au bas de la butte depuis vingt bonne minutes maintenant ! Va-t-on devoir solliciter un membre de lorganisation de luniversité dété qui aura la bonté de nous guider par téléphone ? Enzo chante toujours. Et moi jen ai marre.

 

couverture_registres.gifLa revue Registres a demandé aux compagnons de route d'Enzo Cormann, d'écrire des textes qu'elle a réunis au sein de ce très beau volume.

J'ai la chance d'avoir été sollicité. L'écrivain Enzo Cormann est aussi le directeur du département d'écriture de l'Ensatt où j'ai fait mes classes et où désormais j'interviens. Beaucoup de respect et de souvenirs me lient à lui. J'ai essayé d'en rendre au compte au sein d'un portrait dont je publie ici des extraits (l'intégrale est à découvrir dans la revue).