Atelier d'écriture et de jeu / Maison d'arrêt de Corbas (69)

En septembre 2010, Sihem Zaoui du Théâtre de la Croix-rousse (Lyon) a proposé à la comédienne Anne Comte, au comédien Mathieu Lebot-Morin et à moi-même de conduire un stage d'écriture et de jeu à la maison d'arrêt de Corbas. Le stage s'est déroulé du 2 au 15 mai 2011. Les participants ont présenté le résultat de ce travail le 18 mai dans la salle des cultes de la maison d'arrêt. 

Journal de bord.

Prologue. 

Le matin du premier jour, j'ai très mal commencé. J'ai oublié mon passeport. Ce qui devrait m'interdire l'accès à la Maison d'arrêt de Corbas. Dans le sas d'entrée, on me signifie d'ailleurs que je dois ressortir immédiatement. A peine le temps de convenir avec Anne d'un plan pour mon infiltration.

J'attends. J'attends devant la maison d'arrêt. A Corbas. Un jeune homme et une jeune femme attendent aussi. J'attends sous un soleil brûlant de Nevada, dans cette steppe loin de tout.

Dans cette steppe de Nevada, je remarque une tête de reptile qui sort d'une anfractuosité du sol. Cette anfractuosité du sol est située juste au niveau du grillage qui délimite l’enceinte de la prison, si bien qu’on a l’impression que le lézard est sur le point de s’évader. A chaque fois qu'un maton passe et me salue, le lézard pique du nez dans le trou. J'ai l'idée de le prendre en photo. Je sors mon téléphone portable haute-technologie, je le mets sur le module appareil-photo et je tente de cadrer à la fois le lézard et les miradors derrière. La disproportion entre le petit lézard et l'ampleur des bâtiments rend impossible cette jonction. La seule possibilité, c'est de me mettre à plat ventre pour avoir le lézard en premier plan. Je me couche donc à plat ventre, sur le bitume, à quelques mètres de la porte d'entrée de la maison d'arrêt. Des surveillants passent, sans me saluer cette fois. Je réussis enfin à avoir quelques prises convenables. Une voix sort soudainement de la prison. "Monsieur!" L'autre jeune homme et moi, nous nous approchons d'une espèce d'interphone. "Monsieur", c'est qui, c'est lui, c'est moi ? C'est à moi qu'on s'adresse. "Ca va être bon pour votre admission. Par contre, on vous voit prendre des photos de la prison depuis tout à l'heure et c'est formellement interdit. On va vous envoyer un surveillant." Presqu'au même moment, une porte colossale glisse le long de la façade et un surveillant bonhomme en sort. "Alors c'est vous qui énervez toute la prison ?" "Ah bon ?" "C'est interdit de prendre des photos." "C'est qu'il y a un lézard qui sort de terre. Vous voulez le voir ?" "Non non. C'est bon. Mais plus de photos." Et la voilà reparti.

Encore cinq minutes d'attente et la porte va s'ouvrir.

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(le lézard est juste au-dessus...)


Lundi 2 mai. 1er jour.

Dans la voiture, c'est la panique. Le GPS d'Anne tombe en panne. Je propose de chercher l'itinéraire sur mon téléphone portable. Je tape "maison d'arrêt", "centre pénitencier". Ouf, voilà ! Le GPS de mon téléphone nous indique le chemin. Drôlement long comme chemin. "Je n'ai pas souvenir d'avoir payé le péage", me dit Anne qui est venue la semaine précédente pour prendre les informations utiles à notre stage. Moi : "Tiens c'est drôle, la prison est tout à côté de Saint-Quentin Falavier", le site de la prison de Grenoble où certains de mes amis sont intervenus. "Merde !" C'est effectivement l'itinéraire d'une autre prison que nous sommes en train d’emprunter. La prison de Corbas est toute nouvelle. Elle n'a pas du être enregistrée dans mes données de navigation. Le GPS d'Anne se remet en route. Dans une langue que nous essaierons pendant tout le séjour de définir. Russe ? Albanais ?

Finalement, on arrive à l'heure. Les grilles claquent. Bâtiment des condamnés. Nos deux premiers stagiaires sont là : M., la main gauche dans un  plâtre et J., grand et beau garçon de 19 ans. Grande politesse et salutations distinguées. Avec Anne, nous empilons tables et chaises pour dégager une aire de travail. Juste le temps pour N. et Ma. de nous rejoindre. Ils sont plus âgés : Ma., la quarantaine, et N., pas loin. Tous les deux grands secs nerveux. Nous passons la matinée tous les six.

"Je m'appelle M.". "Tu as déjà fait un peu d'improvisation, tu m'as dit…" Un tour de présentation, pourquoi pas ? Ca flotte un peu. J'ai l'impression qu'on n'a pas le droit aux temps morts. Qu'il faut être précis. Aller droit au but : pourquoi on est là, à quoi ça sert...

Anne propose un exercice de relaxation. A la fin, elle interroge A. : "Tu n'es pas rentré dans l'exercice ?". A. : "J'ai décroché quand vous avez dit : sentez le sang qui circule dans vos veines. Faut pas me parler de sang."

Autre moment : nous proposons aux stagiaires de marcher dans la salle en étant porteur d'une intention. Vous êtes la gentillesse. Vous êtes la prétention. A. avance en claquant des mains. Un pas, il frappe dans ses mains. Un pas. Il frappe dans ses mains. Il y a quelque chose de juste dans ces gestes. Mais nous voudrions comprendre. Anne : "C'est comme si tu te frayais un passage. Tu frappes dans tes mains pour signaler ta présence". A. : "Non, c'est pas ça". "Alors explique-nous". "Il y a des choses qui se comprennent mais qui ne s'expliquent pas". Ma. : "Je vois ce que tu veux dire par-là". A. : "Oui, tu vois". Ma. : "Depuis le temps que je te connais, je suis ton psy".

Pause-déjeuner au mess du personnel. La dernière fois que j'ai mangé dans un mess c'était à Saint-Avold quand mon oncle était capitaine de gendarmerie. C'était il y a vingt ans. De quel corps relève les surveillants de prison ? A table, je discute avec les Conseillers en Insertion et Probation (CIP). Ce sont eux qui accompagnent les détenus dans leur parcours vers l'insertion et surtout contre la récidive. Cet aspect, m'expliquent-ils, prend de plus en plus d'importance dans leur métier. Chaque CIP s'occupe d'une bonne centaine de détenus. Ca semble inimaginable au regard du travail à fournir. Mais ils sont heureux de leur métier. Ils ont l'air. J'apprends qu'il existe une école à Agen qui forme les CIP mais aussi les surveillants et même les directeurs de prison. Une école de la branche pénitentiaire. Deux ans de formation pour le CIP qui est ensuite affecté soit en centre fermé, soit en centre ouvert. Le mieux, me confie-t-on, c'est la formule mixte. Mais ce n'est plus tellement encouragé.

A mon retour dans notre salle d'activités, je demande à N. s'il voit le CIP de Corbas. Non. C'est seulement pour les courtes peines. Ou quand on approche du terme. Il est là depuis trois ans et demi et il n'est pas près de sortir.

L'après-midi, le clou c'est cet exercice : un stagiaire s'assied sur une chaise. Trois autres sont debout derrière lui. A tour de rôle, ils parlent de cette personne assise sur la chaise. Ils doivent définir le lien qui les unit à l'histoire de cette personne. Le premier essai est le bon.

Monsieur François (M.), assis sur la chaise, est banquier. Selon un ancien client (H.), Monsieur François a commis de nombreuses arnaques auprès de "petites vieilles". Il aurait abusé de leur confiance et ce serait fait pincer. Case prison. Son fils (J.) déplore cette sanction qui le prive d'un père aimant qui n'a agi que pour payer de belles vacances à ses enfants. Le problème se corse quand un codétenu de Monsieur François (N.) prévient que le banquier lui a emprunté une grosse somme d'argent qu'il n'est pas en mesure de lui rendre. Il menace de recourir à la violence pour obtenir gain de cause. Anne demande : "Qu'est-ce que tu entends par recourir à la violence ?" N. se retourne vers nous et avec un demi-sourire : "Torture avec séquestration". Sur ces entrefaites, Monsieur Lebrun, l'avocat de Monsieur François (H. deuxième passage), rappelle que son client a payé sa dette à la société, qu'il devrait désormais être libéré. Mais N. revient, virulent, à la barre, cette fois sous les traits d'un petit épargnant que Monsieur François a arnaqué. Il demande réparation. Au terme de ces témoignages, j'invite M. (Monsieur François) à se lever pour nous donner sa version des faits. "Monsieur le juge. Que vous me condamniez ou non, ça ne change rien. Si j'ai effectivement escroqué ces vieilles femmes, la peine, je la purgerais de toute manière à l'intérieur de moi-même". M. nous ballade subtilement entre autofiction et improvisation.

Clac, clic, clac. Quelques tours d'écrous et puis s'en vont. 

Dans les escaliers avec A. et S. : "Rentrez bien!", me lancent-ils.


Jeudi 5 mai 2011, 4ème jour.

Nous arrivons de bonne heure. 8h10, 8h15 peut-être. Nous arrivons au même moment que les familles qui viennent voir leurs proches aux parloirs. Nous attendons, devant le tiroir de la vitre sans tain, pour échanger nos passeports contre des passes visiteurs. Pendant ce temps, les familles se défont de leurs sacs et de leurs objets personnels. Tout passe par le tapis roulant qui radiographie. Ensuite, chaque personne, à tour de rôle, passe sous un portique électronique. Ca sonne, c'est la ceinture. Ca re sonne, les chaussures, une paire de clefs, un portable etc. Une vieille femme s'entretient avec le surveillant chargé de conduire le groupe : "S'il vous plaît Monsieur". "Je ne peux rien faire pour vous. Vous n'avez pas vos papiers d'identité". "S'il vous plaît. Je vous en prie, Monsieur". "Ne me parlez pas comme ça, Madame. Ne me regardez pas comme ça. Ne me rendez pas responsable". La vieille dame s'en va.

Nos badges sont dans le tiroir de fer. "Merci". Merci, à une vitre teintée. Merci, à l'ombre qu'on aperçoit dans notre reflet.

A notre tour, ceinture, chaussure.

Une porte pour sortir de ce sas.

Très vite, une seconde porte qui permet de distinguer l'accès vers les parloirs de l'accès vers les bâtiments administratifs (notre direction). Puis la porte du SPIP (Service pénitentiaire d'insertion et de probation).

Toujours la même chose : sonner à un bouton qui ne fait jamais de bruit afin que quelqu'un (un surveillant que parfois on voit, parfois pas)  autorise notre accès.

Trois étages plus haut, les bureaux du SPIP et particulièrement ceux de Delphine Lhopital qui assiste notre intervention ici.

Les Conseillers en Insertion et Probation les plus matinaux sont réunis autour d'un plat de crêpes, avec une tasse de café.

Quinze minutes plus tard, nous quittons le bâtiment. Une porte. Et puis une autre, quinze mètres plus loin. Une troisième qui nous donne accès au PC. C'est là qu'on récupère nos API, des alarmes que l'on met à notre ceinture et que l'on peut déclencher en cas de danger, moyennant une complexe manipulation.

La porte de sortie du PC. Puis une autre porte trois mètres plus loin. On traverse une étendue de béton qui s'étoile vers différents bâtiments.

Pour nous, c'est tout droit.

Une porte. Et puis un long couloir grillagé à ciel ouvert. Souvent quelques détenus traînent là.

La porte du MAM2, le bâtiment des condamnés. Ouvert.

Deux mètres plus loin, une seconde porte. Ouvert.

Deux mètres plus loin, une porte qui donne sur un escalier. Ouvert.

En bas de l'escalier, une autre porte. Ouvert.

Puis un sas encore. Une grille avec une porte. Ouverture à clef par le surveillant préposé.

Nous sommes arrivés au sous-sol du MAM2, section activités.

Le surveillant ouvre encore une grille et puis la porte de la salle d'activités culturelles.

Au fur et à mesure des jours, je me rends de moins en moins compte de toutes ces portes à franchir. Sans doute parce que les surveillants commencent à nous connaître et nous ouvrent plus vite. Ce n'est pas le cas pour les détenus qui parfois mettent trente minutes pour aller de leur cellule à la salle d'activités.

Une fois que le surveillant préposé aux activités constate notre présence, il appelle avec son talkie-walkie les surveillants des étages qui, à leur tour, frappent à la porte des cellules des détenus concernés. Pendant que ceux-ci nous rejoignent, nous patientons tous les trois, assis sur les chaises vertes en plastique. Ce matin, la frousse de n'avoir qu'un stagiaire. En fait, ils seront trois, puis quatre.

Anne et Matthieu proposent un long échauffement centré sur la respiration. Puis je lance la deuxième séance d'écriture de la semaine. Je demande aux stagiaires d'écrire, sous forme de liste, la typologie de toutes leurs journées ici.

Florilège :

Une journée horrible : Mon poto est aux arrivants, il vient de se faire péter, je suis au bout, son affaire est chaude.

Une journée top : Un poto est libérable, il m’a tout laissé. Il va assurer pour moi dehors.

Une journée bien : J’ai rentré au parlu deux méchants Cds. Comme moi, ils vont tourner en boucle.

Une journée pas bien : Elle a oublié de me mettre les bouquins que je lui ai demandés, ça fait deux semaines de suite.

Une méchante journée : J’ai signé mon transfert, je pars bientôt en CD.

Une sale journée : Je ne suis pas dans le transfert de cette semaine, donc je dois attendre trois mois minimum.

Une journée sympa, c’est quand le surveillant est sympa.

Une journée payante, c’est quand je reçois un mandat.

Une journée chargée c’est quand je porte plus de cent kilos au développé-couché.

Midi. Toutes les portes passées le matin sont à repasser dans l'autre sens. Jusqu'à dehors. Puis direction le mess du personnel. Yaourt vanille, steak haché patates carottes, salade de tomate, badoit, café, phare breton (dans l'ordre de saisie).

Longue table dans une salle lumineuse qui donne sur un parterre d'iris.

Nous parlons du programme de l'après-midi, de théâtre, les galères du statut d'intermittent.

Aujourd'hui, nous buvons le café sur l'herbe, à deux pas des iris.

Dix-sept portes plus tard, nous sommes de retour dans la salle d'activités. A notre heureuse surprise, sept stagiaires sur huit sont là. Je fais refaire l'exercice du matin aux absents tandis qu'Anne et Mathieu commencent à mettre en lecture les textes dont on dispose déjà.

Quarante-cinq minutes plus tard, nous réunissons le groupe pour un tour de lecture. Certains ont joué le jeu, d'autres, qui sont sur le point de sortir ou d'être transférés, n'ont plus la tête à ça. Bon an mal an, une belle journée.

Une belle journée, c'est quand le programme que tu avais prévu est respecté, que l'exercice fonctionne, et que les textes sont bons.

  

Mercredi 11 mai 2011. 8ème jour.

Je me suis énervé. Je viens de pousser mon employeur Mercure à me licencier. Conversation téléphonique. "Je n'ai pas trouvé de remplaçant parmi les autres veilleurs de nuit." "Et vous êtes quand même parti à Lyon?" "Oui." "Et bien, moi, je veux que vous soyez là demain!" "Je ne pourrais pas être là. Je dispense un atelier d'écriture." "Et comment va-t-on payer les frais supplémentaires qu'occasionnent le recours à un extra? C'est vous qui allez les payer?" "Je ne sais pas." "Ah, vous ne savez pas! Et bien, ça ne va pas du tout aller". "Prenez la décision qui s'impose et j'en assumerais les conséquences". "On vous rappellera plus tard". Coupé le téléphone. Sur les quais du Rhône, sous le ciel gris électrique.

Ca va péter.

Depuis dix jours, un soleil de plomb. C'est ce soir que ça va se lâcher. Je rejoins la place Bellecour, je m'assois à la paillote où je me rends tous les jours après la prison. Vie d'intérimaire. Une nuit d'hôtel par-ci, un stage par-là, des cours ici, de l'insertion professionnelle par-là, un spectacle ou un texte quand il me reste un peu de temps. La semaine, les vacances, les weekends, tout est emmêlé. Les horaires wallou.

Je sens que ça va péter.

Le ciel. Ma. aussi pète les plombs. Il a arrêté l'atelier à la fin de la première semaine. Je l'aperçois de temps en temps entre deux grilles. Il s'énerve contre les surveillants. Sa voix est profonde comme l'aboiement d'un chien. Quand il parle, Ma., c'est tout en entier.

Ca va craquer.

Aujourd'hui, on a fait du bon boulot. Alors pourquoi est-ce que je sens que ça va craquer ? Qui va craquer ? Qu'est-ce qui peut  encore craquer chez N. alors qu'il est là depuis quatre ans ? N'est-il pas habitué ? Non, il n'est pas habitué. Ce matin il s'énerve, semble hors de lui.

Tout va craquer.

H. dit : "Je repartirais bien avec vous. Thibault, tu sais, c'est dur." Les yeux rouges. H. en est là. Ils en sont tous là. Toujours au bord.

Sur le point de craquer.

Parfois ça paraît normal, on rit, on délire, mais quelque chose manque d'essentiel qui les met sur la brèche.

M. et A. ont craqué hier. Je le sais d'aujourd'hui. Ils se sont battus en promenade.

S. sort lundi mais, hier encore, il provoquait les surveillants en fumant sa cigarette à l'intérieur du bâtiment.

R. semble se cacher dans la prison. Aujourd'hui, j'ai vu des truands expérimentés qui le regardaient en parlant de lui. Ces mêmes me tiennent la porte, sympathiques.

Tout va-t-il donc craquer ?

Dans la voiture, écrasé par la chaleur, l'étuve Volvo, je m'endors pendant qu'Anne et Matthieu chantent à tue tête. Ils me lâchent sur les quais du Rhône. J'appelle l'hôtel Mercure pour que cet épisode de ma vie prenne fin. Depuis des semaines je me dis que je vais plaquer. Ca y'est, la branche du salariat a craqué. Je l'ai sciée. Le caractère buté du nouveau jeune patron de l'hôtel devrait faire le reste. Je n'ai pas dit : je suis désolé, on va trouver une solution. Et quand on m'a menacé, j'ai tenu bon. J'ai tenu la tension pour que ça craque bien comme il faut.