Crash programm / Théâtre de la Boderie

Le 26 mai 2011, la comédienne et metteure en scène Marie Martin-Guyonnet organisait le festival "Réinventons le travail à la campagne!". Ce festival a réuni des sociologues, journalistes, médecins du travail, chefs d'entreprise et gens de théâtre. Avec Raïssa Jezequel et Boris Amiot, nous sommes allés lire une pièce collective écrite à l'occasion d'un atelier que j'anime.

Il y a quelques semaines (fin mai 2011 pour être exact), je prenais le train pour Flers. Je prenais le train pour Flers en compagnie de Boris et de Raïssa, deux participants de l’atelier d’écriture que j’anime à Paris, désormais d’ailleurs deux amis. Nous nous rendons au festival "Réinventons le travail à la campagne" organisé par Marie Martin Guyonnet et son Théâtre de la Boderie. Nous allons y lire Crash programm, la pièce que nous avons écrite collectivement l’an passé.

La Boderie, c’est un genre de petit paradis. C’est une ancienne ferme reconvertie pour moitié en théâtre, pour moitié en dojo (le compagnon de Marie est prof d’aïkido). Le tout est flanqué d’un étang. La terre est molle comme en Normandie, les collines elles-mêmes sont molles, le ciel est délicieusement menaçant.

Nous sommes logés confortablement dans un des corps de ferme. A peine le temps de poser nos bagages et nous redescendons pour assister à une représentation de L’Augmentation, de Perec. Délicieuse interprétation. 

Nous voilà, un peu après, assis autour d’une grande table en bois sur laquelle sont disposées divers pâtés, fromages, salades, tartes salées, sucrées, jus de pomme, cubis de vins… L’auditoire en vaut la chandelle : des journalistes spécialisés dans le monde du travail, des sociologues, des médecins du travail, des économistes et… des théâtreux ! On y retrouve même, en chair et en os, quelques chercheurs que nous avons cités dans notre pièce. Demain, ils constitueront notre auditoire.

Crash programm qu’est-ce que c’est  ? C’est une pièce que nous avons écrite à l’occasion de l’atelier que j’anime deux dimanches par mois à Paris. Voilà pour la forme. Pour le fond, nous avons décidé de nous intéresser aux salariés suicidés de France Télécom. Qu’est-ce que le théâtre peut dire ? Comment raconter ça ? Que faut-il raconter d’ailleurs ? Peut-on écrire sur un tel sujet ? Est-ce non seulement éthique, mais encore possible ? Est-il possible, par exemple, de faire parler les personnes suicidées, ce qui suppose d'écrire depuis leur point de vue ? Avons-nous l’empathie suffisante (empathie qui ne saurait être un pur élan émotionnel) ? Connaissons-nous suffisamment le sujet ?

On s’est lancé… D’abord on s’est renseigné. Qui étaient ces personnes ? Dans quel contexte se sont-elles suicidées ? Quelles sont les causes avancées ? Et puis : comment se fait-il qu’autant de personnes se soient suicidés sur la même période au sein de la même entreprise ? Quelles étaient les conditions de travail ? Sont-elles pires qu’ailleurs ? Qu’est-ce qui fait la spécificité de l’expérience France Télécom ? D’ailleurs quelle est cette firme, quelle est son histoire ? Qu’est-ce qui a changé ?  Plus généralement encore, pourquoi le travail est-il si important pour l’individu ? Qu’est-ce qui s’y joue ? Enfin, comment ces événements nous touchent-ils ? De quelle manière supportons-nous, nous-mêmes, nos conditions de travail ?

Pour éclaircir notre point de vue, nous disposions d’ouvrages parmi lesquels le très bon Orange stressé d’Yvan du Roy. Nous disposions également des travaux de l’Observatoire du stress et des mobilités forcées, une émanation des forces de résistance de France Télécom. Il y avait des articles dans la presse, des vidéos, l’exemple d’autres spectacles sur le sujet (peu).

Affiche_theatre_travail_boderie.jpgDe séances en séances nous écrivions bien sûr, nous discutions, nous élaborions le projet dramatique.  Pièce d’accusation ? Pièce de constat ? Pièce narrative ? Pièce burlesque ? Ca devait être tout ça à la fois. J’ai très vite pris l’option d’une pièce composite, un peu sur le modèle de Rwanda 94 du Groupov. Dans cette pièce alternent témoignages de rescapés du génocide, cours d’histoire sur le pays, scène de masques mettant en jeu les responsables politiques français et rwandais, fausse émission de télé permettant d’entrer en contact avec les morts, oratorio sur fond musical pour égrener le noms des victimes du génocide etc. Cette pluralité des approches me semble approprié pour notre projet.

 Nous décidons qu’une partie de la pièce sera narrative. Elle retracera l’histoire de la firme France Télécom et expliquera les bouleversements qui sont intervenus depuis vingt ans et qui ont causé tant de détresse. Une autre partie de la pièce sera constituée de documents réels : lettres des personnes suicidées, rapport de l’inspection du travail, rapport de l’Observatoire du stress, extrait de livres de salariés, extraits d’ouvrages de sociologie et de médecine du travail. Une autre partie du texte sera fictionnelle. Ici, nous nous attacherons à isoler des situations qui "font théâtre" dans le réel. Nous les pousserons jusqu’à l’absurdité. Enfin, des périodes seront laissées à notre réflexion commune. Les entre-parleurs du texte auront tout le loisir de s’interroger, de disséquer les situations, de les commenter (de manière dialogique ou poétique).

Nous pénétrons dans une salle des fêtes à proximité du Théâtre de la Boderie. Nous faisons suite à une conférence sur le stress au travail. La salle est très grande et il n’y a pas de scène. Les chaises sont disposées dans un grand arc de cercle avec un petit centre où nous plaçons nos pupitres. Nous sortons nos textes annotés, gribouillés. Nous buvons une gorgée d’eau puis nous reposons nos bouteilles au pied des pupitres. Ca va être à nous. Maintenant...

(Dossier du festival en annexe).