Atelier d'écriture / Maison d'arrêt de Varces (Isère) / Troisième bureau

Le collectif artistique Troisième bureau m'a proposé de conduire un atelier d'écriture à la maison d'arrêt de Varces. Cet atelier dispose d'un volant "photographie" pris en charge par Jean-Pierre Angei. Retour sur les enjeux et les difficultés de cette expérience. Présentation du programme de l'atelier.

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1. Présentation des difficultés et des enjeux de l’atelier d’écriture.

 

 

 


Les « activités » en prison, c’est toujours compliqué. J’avais déjà fait l’expérience de certaines complications à la maison d’arrêt de Corbas. Ça n’a pas été plus simple à la maison d’arrêt de Varces. La difficulté majeure c’est la volatilité du groupe. Les personnes détenues ne peuvent assurer être présentes de manière régulière à un atelier. Leur emploi du temps est soumis à l’imprévu (parloir, audience, infirmerie…). Il peut arriver également que d’autres activités plus régulières viennent se superposer avec l’activité plus ponctuelle que je propose. Il n’est pas rare aussi que les détenus se plaignent de ne pas avoir été appelés par le surveillant préposé à leur étage, alors même que j’ai demandé au surveillant en charge de la salle d’activité de relayer l’appel à tous les étages. 

Il serait sans doute possible d’améliorer les choses. Il faudrait d’abord s’assurer que les activités ne se chevauchent pas. Il faudrait également que tout le personnel pénitentiaire soit conscient de l’intérêt de ces activités pour des personnes qui, privées de liberté, ne doivent pas pour autant être privées du droit à la culture et à l’approfondissement de leur subjectivité.

 

 

 


La première semaine, j’ai bien cru que nous n’y arriverions pas. Le premier jour, alors que nous venons exposer le double atelier que nous allons conduire Jean-Pierre Angei et moi, il n'y a que trois personnes sur huit inscrits. Le deuxième jour, j’attends plus d’une heure en salle d’activités avant que les premiers stagiaires ne me rejoignent. Des « mouvements » dans la maison d’arrêt ont bloqué l’accès à notre étage. Le troisième jour, il n’y a que quatre participants dont deux que je n’ai encore jamais vus. La deuxième semaine, je constate que le groupe est à nouveau différent aux deux tiers. Heureusement, cette dernière configuration demeurera jusqu’à la fin du stage.

 

 

 


Dans le cas des ateliers que je conduis, il n’est absolument pas possible d’envisager un renouvellement complet ou même partiel du groupe d’une séance à l’autre. Car pour écrire, il faut du temps. Il faut aussi de la confiance et cette confiance s’acquiert au fur et à mesure des séances. Enfin, il faut comprendre les enjeux et l’axe du cycle d’ateliers. Il y a une dynamique artistique qui se met en place patiemment pour peu que le groupe soit régulier.

Cette dynamique est fragile. Elle ne prend pas à tous les coups. Elle dépend essentiellement de deux facteurs : la préparation du cycle par l’artiste, les conditions de l’atelier. J’ai longtemps cru que la réussite de mes ateliers dépendait uniquement de moi et de ma capacité à faire naître un cycle stimulant. En réalité, les conditions dans lesquelles l’atelier se déroule sont tout aussi importantes. Un atelier, aussi bien conçu soit-il, peut échouer, faute d’un cadre suffisamment constitué. Il est aussi des cadres qui sont de véritables appuis pour un atelier d’écriture.

 

 

 


La maison d’arrêt n’est pas un cadre facile. Cependant, ce cadre est loin d’être seulement défavorable. L’écriture est une donnée fondamentale en prison. M. me disait avant hier qu’il avait perdu l’usage de l’écriture ces dernières années au point de ne presque plus savoir écrire. Il a retrouvé cet usage après son incarcération par le biais des lettres qu’il écrit pour communiquer avec l’extérieur. H. m’a dit écrire près de trois lettres chaque jour. Dès qu’une personne en détention veut faire valoir une demande, elle doit rédiger un courrier 

 (courriers au juge, à l’avocat, au lieutenant de détention, au SPIP, au directeur de la prison….)

. S’ensuivent parfois des situations kafkaïennes, les détenus finissant par écrire à la terre entière pour être entendu. L’écriture en prison est un outil indispensable. Qui n’en dispose pas, ne dispose d’aucun moyen pour faire entendre ses droits. Et puis il y a, aussi et surtout, les courriers personnels.

 

 

 

  


L’atelier d’écriture s’inscrit dans ce contexte. Il invite à expérimenter les potentialités du langage. Ce n’est pas toujours simple et il arrive que certaines personnes aient des difficultés avec l’écrit. J’essaie de combattre l’idée de bien faire, de bien écrire, pour privilégier une écriture personnelle, directe, déposée en soi et comme à retrouver. Je propose fréquemment des consignes ironiques qui mettent le participant dans un rapport immédiatement ludique à l’écrit. Quand on écrit pour s’amuser, on n’écrit plus pour bien faire.

 

 

 




2. Contenu de l’atelier : cycle « Jeux de portraits ».

 

 

 


Dans le cadre de cet atelier d’écriture, j’ai tenté de procéder à une approche littéraire du « portrait ». Pour bâtir cet atelier je dispose d’un levier passionnant : le travail de photographie de Jean-Pierre Angei. Je sais que Jean-Pierre va réaliser des portraits photographiques des stagiaires. Pour moi, la question est alors la suivante : comment provoquer des frottements, des jeux d’échos entre les photos de Jean-Pierre et les textes des stagiaires ?

 

 

 


Ma démarche est guidée par le goût du jeu. Jean-Pierre a prévu de réaliser des photographies sur un fond uni. Et si, par l’écriture, nous faisions varier le fond du portrait ? Je demande alors aux stagiaires d’établir une liste de cinq à dix fonds qui pourraient se substituer, telles des toiles peintes de théâtre, au fond uni. Cet exercice révèle les atmosphères, cadres rêvés, symboles, géographies qui intéressent l’imaginaire les participants de cet atelier d’écriture. Aussi les textes issus de cette consigne peuvent-ils être réunis sous le titre : Les fonds imaginaires.

 

 

 


Poursuivons le jeu avec la très sérieuse image qu’on donne de soi à l’occasion d’un portrait. Et si le portrait écrit prenait la place de la photo ? Dans certains journaux, on trouve encore des petites annonces de rencontres qui ne sont pas accompagnées de photos. Dans de tels cas, l’auteur de l’annonce a toute latitude à se rêver lui-même pour mieux faire rêver l’autre. Le décalage entre son image véritable et son image prétendue amuse car il révèle le fantasme que l’auteur de l’annonce se fait de lui-même, la manière dont il se rêve. L’image mensongère transmise dans la petite annonce reflète également le stéréotype qu’il faut transmettre pour séduire. Il s’agit souvent de bâtir une image aimable aisément, c’est à dire marketing. Les textes se constituent dans cette tension humoristique entre ce qui apparaît du fantasme de l’écrivant et ce qu’il dévoile du marketing de la beauté et de la séduction. Le cadre non sérieux de la petite annonce invite à la parodie et à l’humour. En hommage à Rimbaud, ces textes pourraient être rassemblés sous le titre : Je est un autre.

 

 

 


Le calendrier des ateliers me permet de disposer des photographies des stagiaires la dernière semaine. Je m’empresse alors d’inventer de nouvelles consignes. Ces photographies (lumière paisible, fond neutre, cadrage sur le visage) font oublier le contexte de la prise de vue. Les portraits sont décontextualisés et presque intemporels. Cette absence de marqueurs rend le sujet du portrait mobile. Il pourrait vivre à d’autres époques, il pourrait habiter d’autres lieux, il pourrait être une légende, un héros, un quidam… Il pourrait s’agir d’un portrait retrouvé au fond d’une malle. Ce portrait pourrait être un faux ou être le portrait robot d’une nouvelle espèce d’humanoïde… On peut s’amuser à imaginer des légendes (dans tous les sens du mot) pour son propre portrait. Il s’agit ici de travailler la forme d’écriture de la légende de presse, accolée à la photo, mais aussi la légende dans son sens littéraire, c’est à dire ce qu’on dit, raconte, ce qui fait événement. Je propose à chacun d’écrire une dizaine de légendes en sous titre de son portrait. L’écrivant est invité à se faire le fabuliste de son image. Aussi appellera-t-on les textes issus de cet exercice : Les légendes de mon portrait.

 

 

 


À l’occasion d’une autre série de portrait, Jean-Pierre demande à chaque stagiaire d’apporter une photo ou une image qui lui est chère. Chaque stagiaire est pris en photo avec cette image. Cette deuxième série de portraits met en lumière un rapport qui se manifeste notamment par la manière dont chacun présente ce portrait au photographe. Mais comment (d)écrire cette image, comment s’en faire l’exégète ? Ces textes pourraient porter la mention suivante : L’exégèse de mon second portrait.

 

 

 


Enfin il faut dire quelques mots sur les exercices de « chauffe » de l’écriture. En guise d’entraînement, je propose des variations sur le poème « Il y a… » d’Apollinaire. « Il y a… » toutes ces choses si différentes qui me peuplent et que je perçois au moment même où j’écris. Écrire, c’est peut-être rester attentif à ce qui me traverse au moment du geste d’écriture.

 

 

 


L’autre exercice liminaire, c’est un inventaire à la Perec des chambres où l’on a dormi. Cet exercice, proposé souvent par François Bon, aide à ancrer l’écriture dans le souvenir. L’inventaire pose la question du choix et du classement, ce qui constitue déjà un exercice d’écriture. Enfin, cette évocation des chambres où l’on a dormi raconte un parcours et constitue une sorte d’autoportrait. Nous voilà en présence d’une série qu’on pourrait qualifiée ainsi : Autoportrait sous forme d’inventaire.

 

 

 
Assis à huit autour d'un amas de tables, les participants de l'atelier ont visité avec humour et émotion ces consignes. Il y a eu des moments très poignants. Des moments où nous n'avons plus pu écrire. Car parfois le réel est trop opaque, trop noir, trop là, et seul l'échange oral entre nous permet de supporter ces moments.
 Jean-Pierre Angei dispose d'un site Internet sur lequel il partage certains de ces projets. N'hésitez pas à y faire un tour. 
http://www.jeanpierre-angei.com/

Commentaires

1. Le mardi, mai 7 2013, 17:49 par My Minn Woods

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