Atelier d'écriture / Abbaye aux Dames (Saintes)

En décembre 2012, je me rends à l'Abbaye aux Dames de Saintes pour dispenser un atelier d'écriture. Le groupe des participants est composé par les étudiants de licence des Arts du spectacle de l'Université de Poitiers. Retour sur ce voyage en écriture.

Le train me dépose gare de Saintes vers 22h. J’avise un voyageur et lui demande la direction de l’Abbaye aux dames. Voilà que je marche maintenant en compagnie d’un jeune homme qui se rend quant à lui dans un foyer pour personnes sans domicile fixe. Nos chemins se séparent et j’arrive bientôt devant la monumentale silhouette de l’abbaye. Dans ce corps de pierre, il faut trouver la bonne porte. M’y voilà. Deux codes plus tard, je marche dans des couloirs voûtés où des voix de jeunes gens rient et raisonnent. Je retrouve ici l’ambiance des colonies de vacances. Voilà ma chambre : une cellule d’une dizaine de mètres carrés très haute de plafond. Des murs épais en pierre. Une fenêtre qui donne sur l’ancien cloître.

Me voilà attablé au bureau de la chambre. Je révise les consignes d’écriture que j’ai préparés pour le stage. La semaine dernière, en prenant le train de Poitiers à Paris, j’ai été interpellé par une photo dans un journal régional. On y voyait un groupe de vieilles personnes alignées en rang d’oignons. Le cadrage était bizarre, et même inquiétant. On avait l’impression que ce groupe était sur le point d’avancer vers le photographe. La photographie était accompagnée d’une légende énigmatique : « Les anciens, hôtes du village ». J’ai écarté machinalement la virgule et j’ai conservé la formule tout d’un trait : « Les anciens hôtes du village ». Ces anciens hôtes du village, c’était clair, étaient sur le point d’avancer. Ou plus exactement, ils étaient sur le point de revenir. Où ? Dans leur village peut-être ? Mais leur village n’est plus leur village. Leurs maisons ne sont plus leurs maisons. Le temps a passé. D’autres s’y sont établis. Que se passe-t-il quand les fantômes des anciens habitants reviennent ? Pourquoi reviennent-ils d’ailleurs ? Que réclament-ils ? Très vite, je conçois un programme pour l’atelier. Chaque participant devra prendre en charge un des villageois (que celui-ci soit un revenant ou un villageois actuel). De mon côté, je prépare un scénario. Je prévois qu’à chaque début de journée (le stage dure quatre jours), je proposerai un événement fort, susceptible de concerner l’ensemble des villageois et de faire avancer l’intrigue globale.

Dans le Poitiers – Paris de la semaine dernière, je rêvais cette écriture collective. Ce projet me semblait très réjouissant. J’avais plaisir à imaginer ce groupe de jeunes gens écrire sur ce choc des générations. Qu'est-ce qui appartient aux anciens et ce qui nous revient à nous ? Et puis comment faire le monde en tenant compte du passé et sans s’y ensevelir ?  Cependant, ce soir, à la table de ma cellule, je doute. Je doute que ce sujet d’écriture suffise pour générer des textes. Je crains que ce cadre fictionnel ne soit trop difficile. 

Mince ! Je suis fatigué et j’aimerais bien aller me coucher… Je me connecte à Internet et je tombe sur la page d’ouverture d’un journal dans lequel ma sœur écrit. Je lis son dernier article qui parle de la souffrance au travail à La Poste. Cet article me renvoie à un précédent atelier d’écriture où j’avais proposé d'écrire en écho à la souffrance au travail chez France Telecom - Orange. Le sujet est malheureusement toujours d’actualité. Cette fois c’est La Poste (une autre entreprise publique qui passe au privé) et le schéma semble être le même. Je devine derrière ces suicides le même triste processus de management par la terreur. En parcourant d’autres articles, je remarque que les récits rapportent toujours une même progression dans l’horreur. D’abord un harcèlement léger, puis un harcèlement de plus en plus fort, souvent un arrêt maladie, et puis un retour sur le même poste, sous l’autorité de la même personne qui vous a faite souffrir, de nouvelles brimades, une mise au placard, et une hiérarchie complètement sourde aux multiples appels au secours. S’ensuivent différents cas de dépression, de burn out et de suicides.

Il  s’agirait cette semaine, non pas d’explorer la souffrance au travail au sein d’une seule entreprise, mais plutôt de montrer les processus pernicieux qui poussent des employés jusqu’au suicide. Il s’agirait de multiplier les scènes qui racontent cette confrontation entre l’employé et la machine de l’entreprise. Je me couche enfin, bien heureux d’avoir pu mettre sur pied cette nouvelle piste d’écriture.

Le lendemain matin, après le petit déjeuner, l’intendante de l’abbaye me fait faire le tour du propriétaire. J’en profite pour passer à l’auberge de jeunesse, attenante à l’abbaye, pour m’assurer que les repas nous y seront servis. Suite à un pataquès de communication, j’apprends que nous ne sommes pas attendus. Il est 9h30 du matin ce premier jour de stage et je découvre que nous n’avons aucune solution repas pour les quatre journées à venir… Après quelques coups de fils, il est décidé que nous mangerons ce midi à l’abbaye même si le budget est supérieur à ce qui était entendu. Pour la suite, j’aurais de plus amples renseignements dans la journée.

Les étudiants arrivent une heure plus tard. Je les accueille dans la très belle salle voûtée et en pierre dans laquelle nous allons écrire pendant ces quatre journées. Dans cette salle est installée une table immense autour de laquelle les étudiants et moi prenons place. Une fois les présentations faites, j’annonce que nous travaillerons autour de la question de la souffrance au travail. Je fais un tour de table pour questionner les étudiants sur le sujet et nous décidons d’un commun accord de doubler le sujet. Certains écriront donc sur le travail tandis que d’autres écriront autour des débats qui accompagnent la loi sur le mariage pour tous. Qu’est-ce qui se fait entendre à l’occasion de ces débats ? Que peut en dire le théâtre ?

Ça y’est, le stage commence. Les stagiaires musardent sur leurs ordinateurs à la recherche de documents. J’invite chacun à partir de ses expériences propres. Il se révèle que beaucoup de participants ont été confrontés personnellement à la question de la souffrance au travail ou à celle de l’homophobie. Ces expériences sont bien sûr à convoquer au moment de l’écriture.

 

Au cours des heures et des jours suivants, je ramène des pièces de théâtre contemporaines. Celles que j’ai choisies abordent des sujets de société ou s’inspirent de faits divers. Nous les lisons ensemble. Nous les commentons. Je propose même le cas échéant de s’inspirer des dispositifs narratifs mis en place dans certains textes.

Je prends notamment en modèle L’Apathie pour débutants de Jonas Hansen Khemiri. Dans ce texte, l’auteur suédois traite un fait réel. Au début des années 2000, en Suède, des enfants de familles en attente de papiers pour rester sur le territoire, ont été sujets à de l'apathie. Ils ne mangeaient plus et ne pouvaient plus se déplacer. S’en est suivi une polémique qui a profondément divisé les Suédois. Un camp prétendait que les enfants étaient empoisonnés par leurs propres familles pour influencer la demande d’asile. L’autre camp était constitué par ceux qui considéraient qu’il était inhumain de trimballer ainsi les familles de foyers en foyers, parfois de pays en pays, et que la question était surtout celle de la politique d’immigration suédoise.

Khemiri propose un dispositif d’écriture très exaltant. Un jeune homme (une sorte de double de l’auteur) se trouve un soir interpellé par une voix (une sorte de voix de la conscience). Cette voix lui rappelle qu’il a promis, il y a déjà quelques années, d’écrire un article à propos de ces enfants apathiques. Le jeune homme prétend d’abord ne pas entendre cette voix. Mais comme celle-ci insiste, il est bientôt obligé d’en tenir compte. Il finit par mener son enquête. Pour ce faire, cinq acteurs endossent successivement les habits de différents protagonistes de l’affaire (voisins de classes des enfants avant qu’ils soient frappés d’apathie, psychologue scolaire, ministre de l’immigration,…). Les acteurs jouent de leurs personnages comme de marionnettes. Ils activent leurs sensibilités, ils leur inventent des souvenirs plausibles, et ainsi se met en place une sorte d’enquête fictionnelle sur le réel.

Ce dispositif est utilisé par certains participants. Il permet de convoquer différentes personnes qui sont en relation avec la personne qui souffre au travail ou qui est victime d'homophobie. Il s’ensuit des débats entre les personnages mais aussi des scènes "actives" tout à fait intéressantes. Ce qui est particulièrement fort c’est cette idée que les personnages peuvent inventer des fictions et que, malgré tout, ces fictions viennent éclairer le réel, pour autant que ces fictions semblent vraisemblables et qu’elles se tiennent poétiquement. L’écriture est alors au présent et toute tournée vers l’invention.

 

Les journées passent ainsi. Les séances d’écriture sont suivies par des tours de table à l’occasion desquelles chacun chacune lit son texte. Cela donne lieu en retour à des commentaires qui permettent aux participants de s’interroger et de replonger plus avant dans leurs textes. Nos séances sont interrompues le midi et le soir par nos repas que nous prenons (finalement) dans le triste réfectoire, à demi éclairé, de l’auberge de jeunesse. Une fois aussi, nous nous rendons en fin de journée dans la ville de Saintes. C’est agréable de ressortir la tête de son ordinateur. Nous profitions également d’une pause, après l’un des déjeuners, pour visiter l’ensemble de l’abbaye et monter jusqu’en haut de la tour de l’église.

Le dernier après-midi, je demande que chacun prenne un moment pour préparer la mise en lecture de son texte. Dans un coin de la salle il y a une jolie alcôve qui permet de délimiter un espace de lecture. Pendant que les participants répètent, je mets en place la scène et le parterre de chaises en vis à vis. Nous convenons ensuite d’un ordre de passage. Je demande que les lectures se fassent en s’enchaînant, sans pauses et sans commentaires.

Et c’est assez merveilleux d’assister à ces deux heures trente de lecture. Il y a quatre jours, rien n’était écrit. Et aujourd’hui, nous disposons d’un panel de textes sur nos deux pistes d’écriture. Les textes sont de bonne facture et parfois on assiste même à de micro pièces. Chacun a finalement trouvé son biais pour écrire. À l’issue de la lecture, les étudiants me remettent des pièces en chocolat (clin d’œil pour le pataquès des repas à l’auberge de jeunesse) et une boîte de chocolat. Ça fait chaud au cœur. Quelques minutes plus tard, ils repartent en voiture tandis que je reprends mon bonhomme de chemin vers la gare de Saintes.

Cerise sur le gâteau (ou dans le chocolat?), plusieurs des textes écrits à l'occasion de cet atelier ont été mis en lecture par les étudiants dans le cadre du festival Voix, au Confort Moderne de Poitiers, quelques mois plus tard !