Pendant la lecture

Quand on découvre un texte de théâtre à l'occasion d'une lecture solitaire, c'est un vrai cinéma !

Quand on lit un texte en comité de lecture, c’est d’abord un nom qu’on voit. Un nom et une adresse sur la première page du texte. On imagine. On rêve. C’est écrit à Paris ou à Ouagadougou. C’est écrit à Papeete, à Montréal, quelque part en France métropolitaine. On tourne la page : voilà la liste des personnages. Ils sont décrits, succinctement peints, ou alors ce sont des noms, des lettres, des numéros énigmatiques. On tourne la page. C’est le début, le premier chapitre, la première scène. Quelques mots et on découvre une écriture, un style, une tonalité particulière. Quelques pages plus tard et on a fait la connaissance d’une personnalité, d’un point de vue sur le monde. On travese une fiction, un poème, un chant, une pièce dialoguée ou un monologue. Des personnages poussent comme de curieuses engelures à la surface d’un drame ou alors il n’y a pas de personnages mais seulement une voix qui parle et qui dessine les contours d'une fable. Les textes rapportent des quatre coins du monde les enjeux intimes et politiques de leurs auteurs / autrices.

Côté lecteur, on aligne sur la page d'un cahier ou sur la page vierge d’un logiciel d’ordinateur (en haut de quoi on a mis le nom de l’auteur / autrice et le titre de l’oeuvre), on aligne donc des remarques. On remarque, on relève, on s’émerveille, on s'énerve aussi parfois. On rit par moment et sitôt, sur le papier ou sur le clavier, on couche "humour", on couche "c’est drôle !". On pleure parfois et on s'exclame sur sa fiche de lecture "magnifique, beau, sensible, troublant, me fait penser à ma vie par moments…".

On s’arrête, surpris de repenser à un texte qu'on a en chantier. On tourne les pages de son cahier ou on agrippe un document déjà créé dans le fond de son ordinateur. On se relance, aidé, porté, par une phrase qu'on vient de lire, par un écho qui fait trembler en retour sa chambre de résonnance intérieure et on récite à la marge du texte de l'autre son chant à soi.

On revient au texte de l'autre. On l’aime encore mieux. On a reçu de lui un peu d’élan. On a reçu son élan. On a senti bouger ses tripes. On voit qu’il vient de loin. On y est désormais. Immergé dans le poème. Il semble qu’on ne rate plus rien. On participe, étonné, de ce qui s’écrit. C’est alors qu’on goûte les trouvailles. C’est alors qu’on s’exclame et, sitôt exclamé, on couche sur sa fiche "trouvaille, talent, idée lumineuse, poésie scintillante…". 

Parfois, même, on griffone une idée de mise en scène. Car le cœur, en s’éprenant du texte, a activé le cerveau, lui a communiqué un message qui dit : "qu’en pesnes-tu?" et le cerveau, ému, a dit : "c’est beau!". Alors le cœur, voyant le cerveau prêt de fléchir (au lieu de réfléchir, pour une fois !), renchérit : "chéri, tu visionnes ce que ce texte pourrait devenir si toi et moi nous en faisons un gâteau en 3D, une forme qui s’écoute... Dis, chéri, que penserais-tu d’entendre et puis aussi de voir nos bons acteurs qui dans leurs bouches géantes sauraient faire tourner ces mots jusqu'à leur faire rendre tout leur jus ?" 

La main crayonne déjà des espaces. Le cervelet cherche des financements. Le public est présent tandis qu’on poursuit la lecture à voix basse. Désormais, chaque mot lu est aussitôt proféré en rêve. Parfois, par acquis de conscience, on aligne encore quelques : "bravos, formidable, extras…". Pas plus. C’est qu’on lit désormais au futur antérieur sur une scène en plein air devant un parterre attentif. On lit au futur antérieur d’une tournée grandiose et parfois, au milieu de ce rêve de lecteur, on dit même à un journaliste curieux : "dès que j’ai lu ce texte, j’ai aussitôt su que ça ferait un beau spectacle".