L'écriture du silence dans Après grand c'est comment ? de Claudine Galea

Les 3 et 4 avril 2014, avait lieu à l'université d'Arras, le colloque "Entre théâtre et jeunesse : formes esthétiques d'un engagement" co-conçu par Marie Bernanoce et Sandrine Le Pors. Ce fut l'occasion d'écouter de belles interventions et de se rendre, le soir, à Culture commune, sur le site des anciennes mines de Loos-en-Gohelle. Pour ma part, je proposais une communication sur Claudine Galea, dont je publie ci-après la plus grande partie. J'y parle notamment de son très beau "Après grand c'est comment ?", un texte à découvrir !

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(À la tribune, Marie Bernanoce, Jean-Pierre Ryngaert, Sandrine Le Pors, et moi. J'emprunte la photo au blog d'Emile Lansmann. Merci !)


Texte de ma communication :

La dialectique du langage dans Après grand c’est comment ? de Claudine Galea. Ou comment ne pas perdre sa langue en grandissant.

 

Introduction. 

Dans plusieurs pièces jeune public de Galea, les enfants apparaissent comme mutiques. Cependant ces pièces ne tardent pas à nous montrer l’envers de ce silence. Il s’avère qu’à l’intérieur de ce monde silencieux, de ce « Pays de Titus » pour reprendre le titre d’un album illustré dont Galea a écrit le livret, il y a un univers de langage. La pièce emblématique de ce paradoxe c’est Après grand c’est comment ? qui adapate pour partie l’album Au Pays de Titus. Dans cette pièce, Titus est un enfant mutique. La pièce de Galea nous donne à voir que si Titus ne parle pas avec ses parents, il est pourtant en dialogue constant avec l’escalier sur lequel il aime à s’asseoir. Il parle également à la viande qu’il doit manger. Il parle à un rêve, à une histoire, à son amie imaginaire Lili. Titus vit immergé dans un univers de paroles qui n’est pas entendu par les adultes mais qui nous est livré par la pièce. Les parents de Titus, qui ne cessent de s’inquiéter du silence de leur enfant, le tance en permanence et le conduise chez un médecin qui veut le bourrer de médicaments pour le faire parler. Ce qui est à l’œuvre dans cette fable c’est au fond la question de la langue. Après grand c’est comment ? ou comment parler une langue qui ne soit pas une langue d’emprunt, qui ne soit pas celle du monde des adultes et qui pourtant ne soit pas uniquement de l’ordre d’une parole intériorisée. Dans le silence de Titus il y a à la fois la résistance à un certain usage de la parole tel qu’il est pratiqué par les adultes, un refuge dans un univers langagier à soi, et l’essai, encore à transformer, d’aller vers la communication d’un langage à la fois à soi et partageable. Et ces trois aspects forment trois moments dans la pièce que nous allons essayer de décrire ici.

 

Première partie.

Dans Après grand c’est comment ? les adultes parlent une langue sans cesse occupée à recenser l’existant ou à optimiser les individus. Les représentants de cette langue adulte ce sont d’abord les parents de Titus nommés par Galea Père et Mère. Conformément à ce qui a lieu dans les autres pièces jeune public et même dans certaines pièces adultes, les répliques sont parfois attribuées indifféremment à plusieurs personnages. Il s’agit de blocs de répliques précédés par le nom des personnages concernés. Il est laissé à la charge du travail de plateau de détisser les répliques. Dans le cas de cette pièce, les répliques des parents sont systématiquement présentées sous forme de blocs précédés de la mention Mère et Père. Ainsi celle-ci :

 

Mère et Père

Tu as mis le réveil ?

Tu as préparé les affaires ?

Tu as révisé la voiture ?

Tu vas faire les courses ?

Tu sais où est ma chemise verte ?

Tu as changé l’ampoule ?

Tu as appelé ta mère pour la Fête des mères ?

Tu as sorti les poubelles ?

Tu n’oublies pas le dentiste demain soir ?

Tu as acheté du pain ?

Tu as réservé le gîte pour les vacances ?

Tu as loué un film ?

Tu as rappelé ta sœur ?

Tu m’invites au restaurant ?

Tu as ramassé le linge ?

Tu m’embrasses ?

 

On a ici un aperçu significatif de la langue des parents. Cette langue est une énumération de choses à faire. La langue est ramenée à son plus simple appareil : sujet, verbe, complément d’objet direct. C’est une langue de l’efficacité. Cette langue est par ailleurs entièrement occupée à questionner l’emploi du temps quotidien. Il s’agit de savoir si seront bien effectuées les tâches qui sont prévues qui représentent autant de cases d’un jeu à cocher. La langue est une langue de la performance. Un autre symptôme observable est l’absence de réponses dans ce bloc de répliques. On questionne, on « inter jectionne » plutôt, mais on ne répond pas. C’est qu’en effet, ces questions n’appellent aucune réponse. Elles sont là pour rappeler la litanie d’un quotidien bien réglé. Elles sont là pour ordonner. La langue des parents est une langue de l’ordre. Les sentiments sont sensés suivre le même régime d’efficacité que l’ordonnancement de la vie quotidienne. Cette langue marque de son sceau stressé et évaluateur l’amour lui-même comme on le voit dans les dernières répliques du bloc.

 

Les parents de Titus font le même usage du langage lorsqu’ils s’adressent à leur fils.

 

Mère et Père

Tu es où ?

Tu veux quelque chose ?

Tu as faim ?

Tu veux jouer ?

Tu t’ennuies ?

Tu as besoin de quelque chose ?

Pourquoi tu ne dis rien ?

TITUS TITUS TITUS TITUS ????

 

On retrouve le même régime de questions. Cette fois-ci l’effet produit n’est pas de dé hiérarchiser le sujet des différentes répliques. Il y a cette fois une progression dans le bloc. Après avoir cherché à localiser Titus, les parents cherchent à savoir ce qu’il veut. Ils émettent plusieurs hypothèses. Puis, face au silence de leur fils, ils explosent de rage. Notons d’abord qu’il est singulier que les parents cherchent Titus et qu’ils lui demandent ensuite ce qu’il veut. Il est plus courant que ce type de demande s’adresse à la personne qui fait irruption en face d’une autre. Les parents sont ici dans une situation d’intrusion. Ce sont eux qui viennent et ce sont eux qui questionnent. Notons aussi que cette fois-ci l’absence de réponses (qui caractérisait également le passage précédent) pose problème au point de faire bégayer le langage. Cette langue fonctionne comme une émission d’énergie qui a besoin, moins d’une réponse, que d’une relance au risque de péricliter et / ou d’exploser comme c’est le cas ici. Cette langue est une émission de stress qui craque en huit répliques seulement. Ce qu’on demande à Titus, ce n’est pas de répondre, c’est simplement de faire perdurer ce régime de la parole qui ne dit rien, qui interpelle dans le vide. À ce titre, les quatre appels qui closent le bloc sont moins une semonce pour tirer l’enfant de son mutisme qu’un bug dans la machine langagière des parents. Notons enfin que le bloc commence et se termine sur un appel. Les parents cherchent à localiser Titus. Il s’agit de localiser un son, un signal. Il s’agit de s’assurer de la connexion.

 

Les parents conduisent Titus chez le Médecin afin que celui-ci rende un diagnostic sur le mutisme de leur fils. La scène est la suivante :

 

Au cabinet médical

 

Docteur

Vitamine foie de morue de carburant pilule de bavardage cachet à gesticuler

On va réveiller cet enfant

On va le secouer

Un enfant ça va vite Un enfant ça dévore Un enfant ça court et ça crie ça déménage

Un enfant c’est turbulent

Un enfant

Ça horripile les parents

 

Mère et Père

On vient vous voir pour être

 

Docteur les interrompt

Il est trop calme il vous fiche trop la paix

 

Mère et Père

On voudrait

 

Docteur les interrompt

Je vais le booster il va vous casser les pieds vous prendre la tête vous saouler vous enquiquiner

Vous en aurez

Assez

 

Mère et Père

Nous préférerions ne pas

 

Docteur les interrompt

Voilà un cocktail à faire exploser la maison

Tu vas voir mon Grand tu vas péter

De santé

Et si ça va pas

S’il récalcitre aux médicaments

On l’enverra

A l’hôpital

 

La parole du Médecin témoigne d’une autre logique que la logique d’attention et de soins qu’on pourrait attendre de sa fonction. Cette parole est d’abord marquée par la rapidité et l’absence d’écoute. Le médecin propose / impose sans même entendre les parents. Sait-il même quel est le problème de Titus ? Galea fait l’économie d’une exposition en début de scène et renforce ainsi ce sentiment d’une parole arbitraire. Par ailleurs, cette parole n’établit pas un diagnostic ; elle pose un jugement moral sur ce que doit être ou ne pas être un enfant. Cette parole est de l’ordre de la divination. Elle anticipe sur les réponses des parents, elle se suppose savoir tout a priori. Le vocabulaire employé par le médecin oscille entre le guerrier, le marketting et le judiciaire. Cette parole est une sorte de concentré d’un monde uniquement obsédé par la performance et la norme. Mais elle marque aussi une trahison. Si le Médecin parle comme le juge d’instruction, si le Maître parle comme le policier, alors cela signifie que la langue ne désigne pas correctement les êtres et donc cette langue n’est pas fiable.

 

La langue employée par le médecin ou par les parents est le reflet d’un monde pressé, stressé, normatif dans lequel l’efficacité et l’ordre sont les seules valeurs. La langue est à ce titre une langue contrainte, brusque, sourde, agitée, qui ne propose pas de réels instants de communications. Face à ce langage adulte, Titus se tait. Et s’il se tait, c’est d’abord pour ne pas se trouver aliéné à cet usage de la parole. Le silence de Titus est d’abord une façon de ne pas parler la langue des adultes.

 

Deuxième partie. 

A côté de cette langue des adultes, la pièce en propose une autre. C’est celle du monde inanimé. Les choses parlent. Et Titus dialogue avec elles. Les choses inanimées réalisent une sorte de concorde entre le contenant et le contenu de la parole.

Le rêve dit « Il rêve » ; la soupe dit « Titus mange moi

D’accord je ne suis pas très bonne

De la soupe au potiron et aux navets ».

Il n’y a plus comme chez les adultes une trahison entre la nomination des êtres et le contenu de leur langage. En cela, la parole du monde inanimé est une parole plus fiable pour Titus.

 

Le monde inanimé intervient d’abord pour protéger Titus de l’agression que représentent les injonctions permanentes de ses parents. Le premier à remplir ce rôle, c’est le Rêve qui rétorque aux parents :

 

« Il rêve

Fichez-lui la paix ».

 

La rêverie de Titus a besoin d’adjuvants. L’Escalier de la maison en est un :

 

Mère et Père

Il est là

Où là ?

Sur l’escalier

Il fait quoi sur l’escalier ?

Je ne sais pas

Titus

Qu’est ce que tu fais sur l’escalier

 

L’escalier

Ignore-les

 

Mère et Père

Ce n’est pas un endroit pour s’installer

Pour rêver

C’est froid et pas confortable

 

Escalier

Comment ils peuvent dire ça

Ils me courent dessus matin et soir

Ils ne s’assoient jamais

Tu as froid

 

Titus

Non je suis bien

Cette marche est plus large que les autres

 

Escalier

C’est un défaut de fabrication

Ils étaient pressés de finir le chantier

Ils m’ont un peu raté

 

La parole de l’Escalier est bien différente de celle des adultes. L’Escalier n’invective pas. Mais surtout, l’Escalier en tient pour une parole qui s’alimente à l’expérience. L’Escalier refuse aux parents la possibilité de juger de la froideur ou non de ses marches pour la simple raison que les parents ne font que passer en courant sur ses marches. Et c’est à cette valeur de vérité du langage que Titus semble adhérer puisqu’il entre en conversation avec l’Escalier. Et si l’Escalier conteste aux parents de le connaître, il reconnaît en revanche à Titus une connaissance. C’est bien Titus qui sait si la marche est ou non froide. Titus se voit ainsi restituer son expérience du monde. Notons également que l’entretien entre Titus et l’Escalier est un sujet d’une marche qui n’a pas été bien constituée « faute de temps ». Cette marche qui a échappé en quelque sorte à la loi de la performance est le lieu sur lequel Titus s’installe pour rêver. Titus établit donc son lieu de rêverie sur un raté du monde de l’efficacité, ce qui est déjà une manière d’affirmer sa différence.

 

Le dialogue de Titus avec le monde se poursuit. Cette fois c’est une Histoire qui vient interrompre l’invective de ses parents.

 

Mère et Père

Si au moins tu avais un livre Titus

On saurait ce que tu fais

 

Histoire

Ils sont trop bêtes

Comme si les histoires n’habitaient que dans les livres

Et dans vos têtes grands cornichons qu’est-ce qu’il y a ?

Des petits pois ?

 

Titus

Quand même tu parles à mon père et à ma mère

 

Histoire

Je suis une histoire je raconte ce qui me plait

Ce qui me fait envie

Ce n’est pas ce que tu veux toi ?

Je suis libre de dire ce que je pense

Et je pense que parfois les parents ne sont pas des champions

 

Titus

Oui

D’accord c’est vrai

On en était où ?

 

Titus parle à une histoire qui n’est pas consignée dans un livre mais qui est une histoire en l’air, en liberté. L’Histoire est déjà une contestation en soi de ce qui est de l’ordre d’un langage figé, qu’il s’agisse de celui des parents ou de celui des livres. Je renvoie à ce propos à une autre pièce jeune public de Claudine Galea, Toutes leurs robes noires. Dans cette pièce, un enfant réclame qu’on lui raconte une histoire au moment de son coucher. Sa mère commence plusieurs histoires extraites de livres mais l’enfant l’interrompt à chaque fois. Il finit par réclamer l’histoire qui se tient dans la pénombre de sa chambre, l’histoire de la nuit. Et la nuit ouvre sa bouche et se met à parler à l’enfant. C’est une Histoire de la même espèce que l’on rencontre ici dans Après grand c’est comment ?. Il s’agit bien d’une Histoire qui n’appartient à aucun livre et qui s’invente dans le dialogue avec l’enfant. Dans Toutes leurs robes noires,l’Histoire initie l’enfant à la sexualité. Ici, l’Histoire initie Titus à un usage plus libre de la parole. L’Histoire émancipe Titus.

 

Le deuxième temps de cette dialectique du langage concerne donc les dialogues avec les choses. Ces dialogues constituent un espace protégé qui permet de mettre à distance le langage des adultes et d’en dénoncer la fausseté. Par ailleurs, ces dialogues sont aussi l’occasion d’expérimenter une forme plus libre du langage, une forme émancipée. Cette émancipation, Titus va la mettre à profit dans un troisième temps dont nous allons désormais parler.

 

Troisième partie.

Le temps de la critique de la parole des adultes permet à Titus de progressivement s’extérioriser. On va voir pourtant que cette extériorisation ne met pas fin à la critique du langage des adultes. Bien au contraire, elle l’intensifie.

 

Titus qui a appris de l’Histoire à employer une parole libre, s’y essaie quand il se met à parler avec l’extérieur.

 

Mère et Titus

Ah Titus qu’est ce que tu fais

Je fais lentement le tour de ton visage avec des baisers

Titus tu me chatouilles

Tu es ma maman préférée

Qu’est-ce que tu dis Titus ?

Je dis que ton visage est comme la rose est comme la pluie comme le vent la nuit la fourrure le miel la nuit le jour ton visage est mon paysage

Tu ne peux pas parler comme toute le monde mon Grand ?

Toutlemonde meurt d’ennui

Toutlemonde court sans raison

Toutlemonde parle sans savoir

Toutlemonde dit la même chose

Titus MonChéri

Bois ton chocolat

J’attends qu’il soit froid

Titus je n’ai pas le temps

Je dois préparer le souper ranger la maison régler les comptes regarder mes mails jouer du piano me doucher téléphoner lancer une machine taper un machin regarder un film faire ma méditation te donner un bain

Bois ton chocolat sinon tu seras encore là à l’heure du souper

Pourquoi tu souris TitusMonChéri ?

 

Tu dois manger la maison courir le souper torcher la machine bâcler le machin expédier les mails liquider le bain sabrer le piano méditer rapido papa arrivera fissa le repas le film illico le lit que ça saute hop hop hop La vie plus vite que ça.

 

On voit dans ce passage que Titus essaie sans succès de rapprocher sa mère de l’un de ces « pays paysages » au sein desquels il prend plaisir à converser avec les choses. Mais il faut l’expérience du monde extérieur. Sa mère ne consent pas aussi facilement que le Rêve à entrer dans la proposition de Titus. Elle se tient agrippée à un langage normé que Titus est alors obligé de déboulonner dans la seconde partie de l’extrait.

 

L’extériorisation de Titus se fait sur le mode du délire verbal comme il apparaît dans l’extrait suivant :

 

Titus

Fais tes espoirs

Renverse les tiroirs

 

Mère et père

Parle lui

Parle lui toi

 

Titus

Mange ta chambre

Arrête de mourir

Assieds moi près de toi

 

Mère et père

Je ne sais plus quoi faire

Je ne sais plus quoi dire

Je ne sais plus où j’en suis

Qui je suis

Je ne sais plus rien

 

Le délire de Titus retourne les ordres des parents et les rends caduques. Ses détournements langagiers font apparaître une langue surréaliste qui pointe la vacuité de cette langue du réel à laquelle les parents se tiennent sans cesse. En chamboulant l’ordre de la langue, la langue de l’ordre, Titus fait chanceler ses parents. Privés du langage qu’ils connaissent, ils sont incapables de s’en inventer un autre. C’est ainsi que non seulement ils ne savent plus quoi dire mais encore ils ne savent plus qui ils sont. Le délire de Titus met à bat le régime langagier de l’ordre et par là ses représentations.

 

La pièce se conclut par une disparition de la langue des parents et un constat choral de son inanité. Ironie du sort, Galea met dans la bouche des adultes réunis en chœur la critique de leur propre système langagier :

 

Mère et Père Maître Docteur et toutes sortes de grands

Que vous êtes tristes

Que vous êtes vieux

Que vous êtes malheureux

C’est vrai on rigole pas souvent

C’est vrai on court tout le temps

On est essoufflés

C’est quoi le temps ?

Où passe la vie ?

 

Titus

Dépêche-toi pas

Rêve-moi la vie

 

Mère et Père Maître Docteur et toutes sortes de grands

Vous parlez sans arrêt

Vos mots sont en papier

Dedans on dirait une maison vide

 

Titus

Dépêche-moi pas

Rêve toi la vie

 

Ce troisième temps de la dialectique voit donc sombrer définitivement la parole normative au profit d’une parole libre. Le chemin d’émancipation langagière de Titus trouve ici son issue.

 

 

Conclusion.

Ce qu’on souhaitait analyser ici c’est la dialectique des langages. Il s’agissait de voir de quelle façon, il y a dans Après grand c’est comment ? une forme d’histoire du langage. Cette histoire débute par le refus d’un langage aliénant et se conclut par une appropriation d’un langage personnel de nature à décerveler le monde. Mais ce qui double cette histoire du langage, cette histoire de l’émancipation de Titus par le langage, c’est une critique de la langue conventionnelle de la société. Galea dénonce un emploi du langage contemporain qui appauvrit la perception, qui inhibe et qui est de nature à aliéner ceux qui sont éduqués dans cette perspective. Après grand c’est comment ? est une question ontologique sur ce vide que représente aujourd’hui la novlangue contemporaine et la langue managériale qui est partout véhiculée.

 

Le questionnement sur le langage rejoint aussi un questionnement sur le temps. Pendant toute la pièce, Titus essaie de protéger ses temps de rêverie et c’est à l’intérieur de ces temps qu’il expérimente une langue véritable. Le langage stressé des adultes fait symptôme d’une société qui vit une crise du temps, une crise de la rêverie, de la flânerie. Le langage contraint est le symptôme d’une vie aliénée à la rapidité, à la rentabilité. Contre ce mode d’existence, Galea invite les enfants à prolonger leur rêverie, à expérimenter cet autre rapport au temps dont ils font naturellement l’expérience. Il est de nature, à constituer un dérèglement de la machine bien rôdée du profit et pourquoi pas à servir d’enseignement aux adultes. L’ultime chanson de la pièce parle de cela.  

 

Chanson de après grand

 

Grand c’est comment ?

C’est pour longtemps ?

C’est comme papa maman

Et Titus c’est pour combien de temps ?

C’est après ou c’est avant ?

Après Petit c’est Grand ?

Et après Grand ?

 

Dis c’est quoi le temps ?

Il est à qui le temps ?

A qui on le prend ?

A qui on le rend ?

 

Il est passé où le Temps ?

Le Temps de dormir les yeux ouverts

Le temps de s’allonger dans l’herbe

De flâner de bailler aux corneilles

Le temps de lézarder de soleiller

 

Grand c’est pas tout le temps

Grand c’est pas mon pays

Mon pays pas sage

Mon pays paysage

Plein d’images et de voyages

 

Le dernière fois que j’ai rêvé

La dernière fois que j’ai rien fait

Je me suis assis/e sur la marche de l’escalier

J’ai regardé le vent se lever

 

C’était quand ?

C’était quand ?

Il est passé où le Temps ?

Dans quel pays ?

 

Les Grands sont trop Grands 

Pour habiter dans mon pays à moi

 

Dans mon pays à moi

La nuit se glisse dans mon lit

Le jour me prend dans ses bras

 

Il est passé où le Temps ?

Après Petit c’est Grand ?

Et après Grand ?

 

(Remarque : les actes du colloque paraîtront prochainement).