Écrire du théâtre jeune public / Stage d'écriture - Université de Poitiers

Je proposais en novembre 2013, un atelier d'écriture dont la perspective était d'expérimenter l'écriture théâtrale à destination du jeune public. Après quatre journées d'intenses séances d'écriture et d'échanges, chaque étudiant du groupe de troisième année de licence faisait entendre la pièce courte qu'il avait écrite. 

Pour ce stage d’écriture théâtrale, j’ai proposé aux étudiants de troisième année de licence de lire, en amont du stage, cinq pièces de théâtre à destination du jeune public et de rédiger des fiches de lecture pour en rendre compte. Nous consacrons la première matinée à parler de ces pièces et à définir ce qui caractérise ces écritures. Nous constituons ainsi une base de textes et un vocabulaire commun. Nous distinguons parmi la trentaine de pièces lues des « familles » de textes. Nous voyons se dessiner deux grands genres : d’une part, les pièces qui mettent en scène des personnages d’enfants en prise avec des mondes féériques et merveilleux. D’autre part, des pièces qui s’ancrent dans notre monde contemporain. Notre goût va davantage à cette seconde catégorie de textes.

 

L’après-midi du premier jour, je mets en place le premier exercice d’écriture. je demande à chacun / chacune de convoquer trois souvenirs qui permettent de se remettre dans des sensations d'enfance. Il s’agit de se replonger dans les sensations de ce premier âge et de trouver, à travers des souvenirs emblématiques, des premiers tableaux de soi à cet âge. Nous lisons ensuite les textes. C'est l'occasion pour chaque étudiant(e) de se présenter et de dessiner à grands traits les contours d’une possible représentation de soi en enfant.

 

Le lendemain matin, je propose que nous reprenions les trois textes écrits la veille, mais que nous en changions l’énonciation. Au lieu que ces souvenirs soient présentés à la première personne du singulier, ils sont revisités avec la distance du « il » ou du « elle ». Je demande également que chacun se nomme dans son souvenir à la manière d'un héros de fiction jeunesse. Ce sera Minus, Bouclette, L’âne… Ces menues modifications changent profondément la portée des textes. Il ne s’agit plus de se souvenir en écrivant, mais de décrire des scènes au sein desquelles chacun est un personnage parmi d’autres. Le résultat est spectaculaire. Chacun / chacune parvient à l’écriture de trois saynètes. Comme à l’accoutumée, le temps d’écriture est suivi d’un temps de lecture à voix haute et de commentaires.

 

L’après-midi du second jour, nous reprenons la présentation des dernières fiches de lecture que nous n’avons pas eu le temps d’entendre la veille. On s’aperçoit à cette occasion que bon nombre de textes jeunesse présentent des enfants en prise avec une problématique particulière liée à l’enfance (la peur du noir, un premier deuil, le divorce des parents, le rejet des camarades, une différence physique etc.). Qu’il s’agisse du théâtre jeunesse de Fabrice Melquiot ou de celui de Claudine Galea, pour ne citer que deux auteurs du corpus, il y a une exploration d’un enfant singulier, non conforme, et en souffrance du fait de cette non conformité. Les pièces se constituent sous forme de parcours au sein desquelles ces enfants « à part » parviennent à s’accepter et à vivre avec leurs différences. C’est cette piste que nous allons alors explorer par l’écriture.

 

Chacun est invité à mettre à jour une problématique structurante de son enfance. Certains évoquent des problèmes de croissance, d’autres de racisme, certaines parlent de l’homoparentalité, d’autres d'une place de bouc émissaire dans une cour de récréation, etc. Je demande alors aux participants du stage de lister quelques souvenirs emblématiques de cette problématique. 

 

Une fois la liste établie, chacun choisit un premier souvenir qu’il devra exprimer sous une forme écrite qui puisse être déployée sur un plateau de théâtre. Le lendemain, nous réalisons cette même consigne sur deux ou trois autres souvenirs. Le soir du troisième jour de stage, chacun lit en continu les deux, trois, quatre ou cinq scènes qu’il / elle a écrites autour de la problématique qu’il / elle s’était choisie. Chacun / chacune est parvenue à l’expression d’une première mouture de pièce brève.

 

Le matin du quatrième et dernier jour, je propose aux participants de reprendre leurs textes et de les retravailler en tenant compte ou non des remarques qui ont été faites la veille, à l’issue de la lecture de leurs textes. Je les invite aussi à s’intéresser à l’enchaînement des scènes, à traquer les redondances, les informations inutiles, bref à travailler à faire émerger une dramaturgie pour leur drame court. Je leur demande aussi de donner un titre à leurs pièces. En fin de matinée, tout le monde est invité à se répartir dans les salles attenantes (nous sommes quasiment seuls à cet étage de la faculté de Poitiers) afin de mettre en voix ses textes. L’après-midi est consacrée à l’oralisation des pièces courtes. Pour cela, je change le dispositif en proposant que chacun / chacune vienne lire devant les autres, constitué en public, sa pièce in extenso, sans commentaires ni justifications. Nous enchaînerons ainsi les douze pièces écrites à cette occasion, tout à fait comme si nous étions dans les conditions d’un spectacle. Et c'est déjà la fin du stage... 

 

Je suis très touché par les textes produits à l’occasion de cet atelier. Il y a une sensibilité personnelle tenue à distance par les outils de la fiction qui donne à ces textes beaucoup de forces. Chaque étudiant / étudiante a livré quelque chose d’intime et cela n’était pas évident, mais au fond, se fut possible car ces éléments autobiographiques étaient aussitôt transformés par l’écriture. Ce fut l’occasion de voir à quel point chaque enfance est différente, comment chacun est aux prises avec des difficultés singulières. Au delà des problématiques dans lesquelles chacun / chacune fut engagées, ces textes nous ramenèrent à une époque de nos vies, à ses parlers, à ses images, à une fragilité aussi. Nous nous sommes, pendant quatre journées, baignés dans un passé que nous ne convoquons pas fréquemment de manière aussi continue.

 

Au final, je crois pouvoir dire que ce stage a permis de mieux comprendre de quelle manière il était possible de constituer une pièce jeunesse. Il ne s’agissait pas de proposer une méthode implacable mais plutôt de tenter un chemin qui part de soi et autorise à s’envisager comme personnage d’une fiction à explorer. C’est un chemin parmi bien d’autres. A poursuivre…


Un très très grand bravo à tous les étudiants qui ont écrit des textes beaux et forts.

Etaient présents à ce stage : Justine Bret, Anne Moran, Alison Demay, Ombeline Viet, Adrien Bailly, Mathieu Bethis, Soline Deplanche, William Bremond, Lucie Plessard, Adélaïde Poulard, Marie Potier, Maëva Dechaune, Mélissa Torvisco.