Théâtre jeunesse : Claudine Galea et Sylvain Levey

Pour le quatrième Atelier de lecture contemporaine (ALC) de la saison, nous nous sommes rendus, avec Claudine Galea, les élèves des conservatoires de Tours et de Poitiers, les metteurs en scène et professeurs de conservatoire Philippe Lebas et Jean-Pierre Berthomier, à la Maison du Comédien, dans le village d'Alloue, en Charente. L'occasion de mieux appréhender les écritures dramatiques pour la jeunesse.

L'ancienne maison de Maria Casarès, à Alloue, est aujourd'hui le vaisseau mère d'un ensemble de bâtiments qui accueille en résidence de travail des compagnies et des écrivains de théâtre. C'est ici qu'a lieu traditionnellement le dernier Atelier de lecture contemporaine (ALC) de la saison. Outre l'ancienne maison de Maria Casarès, le lieu abrite un très joli théâtre d'une cinquantaine de place qui ouvre potentiellement son mur de fond de scène sur la nature. C'est dans ce cadre inspirant que nous nous sommes retrouvés au mois de mai. Pour ma part, je m'occupais de la dramaturgie des textes et des débats qui occupaient nos fins de journées.

Le premier soir, nous nous sommes retrouvés à une vingtaine autour de la grande table du salon principal pour échanger, avant l'arrivée de Claudine Galea, sur les textes étudiés. Nous avions décidé de travailler la pièce Alice pour le moment de Sylvain Levey et le diptyque L'heure blanche et Toutes leurs robes noires (prochainement mises en scène par Jean-Pierre Berthomier) de Claudine Galea. Nous avons aussi pris connaissance de leurs autres pièces pour la jeunesse : Ouasmok?, Lys Martagon, Folkestone, Costa le rougeCent culottes et sans papiers, Arsène et Coquelicot, pour Levey ; La NuitMêmePasPeur, Petite poucet, Après grand c'est comment?, et Au bois (prix Collidram des collégiens en 2015), pour Galea. 

Les pièces jeune public de Levey posent la question de l'héritage, de la transmission, de valeurs, d'histoires à ne pas oublier, de l'Histoire aussi. Les enfants sont invités à choisir la généalogie qui leur correspond, tel le petit Costa qui se sent davantage en lien avec son grand-père communiste qu'avec son père qui subit le monde, telle aussi la Lys de Lys Martagon, dont le nom de fleur raconte une forme de filiation avec les forces de la nature, ce qui lui permet au passage d'échapper à l'emprise mortifère de sa mère. Les enfants sont aussi dépeints dans leur tentative pour s'inscrire dans le monde, pour y trouver leur place. Dans une sorte de réflexe encyclopédique, Lys apprend la liste de toutes les mers comme pour mieux arpenter le monde en pensée et se saisir elle-même dans son flux et reflux. Hippolyte et Mirabelle, quant à eux, énumèrent, au début d'Arsène et Coquelicot, la liste de leurs ancêtres, de tous ces arrières arrières arrières grand-pères et grand-mères, comme pour tenter de comprendre la logique qui a présidé à leur venue au monde. Pour mieux s'approprier leurs vies, les trois enfants de Folkestone font tomber des lettres de leurs prénoms : Mathias devient Matia, Chloé devient Cloé, et Lucas, Luca. Leur quête d'identité correspond aussi à la découverte d'une attirance amoureuse qu'ils vont mettre le temps de la pièce à assumer. Ce qui est très beau aussi dans le théâtre jeunesse de Sylvain Levey, c'est cette espèce de "foldinguerie" dont il dote ses personnages. Lys Martagon voit derrière les montagnes de son village et jusqu'à l'horizon du Sud de l'Italie, tandis que les héros de Ouasmok? miment si bien l'âge adulte qu'ils ne sont rappeler à eux-mêmes que par l'inconsistance de cette pure projection. Dans la pièce travaillée à Alloue, Alice pour le moment, c'est l'univers entier de la pièce qui est électrisé par la fantaisie de Levey avec des scènes de pures comédies, initiées notamment par le duo parental. La pièce nous embarque dans une répétition du traumatisme de l'exil initial de cette famille chilienne, arrivée en France après le coup d'État de 1973. Ballotée d'écoles en écoles, de villages en villages, au gré des nouveaux boulots de son père, Alice passe sa jeunesse à s'arracher à ses relations amicales et amoureuses, avant que la vieille Mercedes qui les a toujours vaillamment conduits, ne rende l'âme...

Les pièces jeunesse de Galea explorent l'univers intérieur de l'enfance. La poésie de l'auteur est mise au service de l'invention de mondes étranges dans lesquels les enfants évoluent. La frontière entre la veille et le sommeil y est trouble à l'instar de l'Enfant dans Toutes leurs robes noires qui parle à la Nuit au moment de s'endormir. Dans ces textes, les enfants s'expriment par métaphores, disent leurs sentiments par des images, des tableaux. L'heure blanche est à ce titre un grand tableau fait de touches successives de blancs qui dit le rapport de Blanche aux mystères de la vie et de la mort. Le monde de l'enfance est comme un poème. MêmePasPeur vit dans une maison avec sa grand-mère qui bientôt va la quitter. Vivre et mourir, grandir ou quitter l'existence, tout est ressaisi à travers les nuits de cette enfant qui ouvre sa fenêtre pour faire revenir l'esprit des disparus, personnes ou chats domestiques égarés. Dans un article que j'ai écrit sur Après grand c'est comment? (actes du colloque "Entre théâtre et jeunesse" à paraître), j'ai essayé de montrer de quelle manière Galea fait de la langue des personnages un enjeu de luttes dans son théâtre. Le jeune Titus se trouve un temps enclos dans le silence, et pourtant "ça" parle, la marche d'escalier ou la tranche de viande lui parlent. Mais sa communication avec les autres paraît impossible. Baigné dans le poème de son enfance, Titus ne parvient d'abord pas à s'extraire de ce "corps plein d'un rêve", pour reprendre le titre d'une pièce radiophonique de Galea. Une des discussions que nous avons eu avec l'auteure a d'ailleurs porté sur cette période de mutisme de Titus. Un élève comédien a noté que la solitude était un élément très présent dans ses pièces pour la jeunesse. Claudine Galea en est tombée d'accord, tout en estimant que cette solitude était un moment de constitution de l'identité pour ces jeunes personnages.

Alice pour le moment a été mise en scène par Jean-Pierre Berthomier avec un groupe d'élèves comédiens des deux conservatoires. Berthomier a choisi d'isoler le moment de prise parole d'Alice (prise de parole retrospective) des souvenirs évoqués qui étaient présents sous la forme de courtes vidéos projetés sur un écran. Philippe Lebas a proposé pour L'heure blanche que chacun(e) des 9 comédien(ne)s s'installe dans un endroit spécifique de la propriété pour conter ce texte à une portion du public. Le public était réuni dans le théâtre pour une "sieste dramatique" à l'occasion de la lecture du deuxième texte Toutes leurs robes noires. Pari réussi à tout point de vue. Avec près d'une quarantaine de spectateurs venus assister à la sortie de résidence. Ca a été pour ma part l'occasion de replonger dans ces pièces très fortes (le théâtre jeunesse est décidément l'occasion d'une expérience de de radicalité poétique) et de faire la connaissance de tout un groupe de comédiens talentueux.