Comités de lecture 2014 - 2015 : plongée dans une douzaine de pièces contemporaines

Dans le cadre des cours que je dispense à l'université de Poitiers et à l'ENSATT de Lyon, j'anime un comité de lecture de théâtre contemporain destinés aux étudiants. Chaque année le corpus de textes lus change. Cette fois, nous avons lu et discuté une vingtaine de pièces parues récemment aux éditions Espaces 34. Présentation de quelques unes de ces pièces.

Les éditions Espaces 34 se caractérisent par une approche de l'écriture dramatique ouverte à toutes les formes de mise en crise de la dramaturgie habituelle, à condition qu'une langue forte irrigue le texte. De ce fait, la lecture d'un corpus de pièces de cette éditrice entraîne dans un voyage tout à fait insolite dans des textes qui font et défont les formes théâtrales. Cela ouvre à des discussions sur ce qu'est l'écriture théâtrale aujourd'hui, sur ses nouveaux sujets. 

Parmi les formes les plus emblématiques du drame contemporain, on trouve le monologue ou soliloque qui emprunte des sentiers extrêmement divers. Avec Sauver la peau (sous titrée polyphonie) et Un batman dans ta tête, David Léon développe de longues et passionnantes boucles de langage qui se resserrent en cercles concentriques autour du sujet pointé par l'auteur : le manque d'amour, le manque de soin, le manque d'attention à l'autre qui entraîne sa destruction à court ou moyen terme. Ces boucles de langages se déploient comme des obsessions dont on n'a jamais totalement épuisé le contenu. Et autour de cette voix qui se fait de plus en claire à mesure que ces textes avancent, quelque chose de la colère qui leur donne corps au début se relâche et ouvre le texte à une forme, non pas d'apaisement, mais de réflexion. Au temps du cri succède le temps des larmes et peut-être en fin de compte d'une parole qui excède les larmes et qui ressaisit quelque chose de la crise qui l'a elle-même traversée. 

Rien à voir avec le monologue Soeur de de l'auteure dramatique néerlandais, Lot Vekemans. Comment vivre dans une famille de héros ? Telle est la question ressassée par Ismène alors que le dernier mot de sa tragédie familiale a été dit. Fille d'Oedipe, soeur d'Antigone, d'Étéocle et de Polynice, nièce de Créon, Ismène est la seule de sa famille à n'avoir pas jaugée sa vie à l'aune des idéaux. Essayant toujours d'arrondir les angles, c'est elle qui essaie d'empêcher Antigone d'aller une seconde fois recouvrir le corps de son frère Polynice laissé sans sépulture aux portes de la ville de Thèbes. C'est elle aussi qui essaie d'infléchir le verdict de Créon quand il condamne sa soeur à être emmurée vive. Mais toutes ses tentatives échouent. C'est qu'elles sont bien timides face à l'ouragan qui emporte le destin des siens et notamment de ses frères et soeurs. C'est aussi peut-être qu'il ne suffit pas de parler, mais qu'il faut savoir agir. Seule survivante de sa lignée, Ismène n'en poursuit pas moins sa tentative de comprendre par la parole ce qui fait la spécificité de son destin. Plutôt classique dans sa facture, le monologue écrit par Lot Vekemans reparcourt l'ensemble de la tragédie des Labdacides. On pourra regretter qu'Ismène se consacre la majorité de son monologue à rappeler une histoire déjà connue, sans apporter de réel "pas de côté". Le projet vaut sans doute surtout pour cette autoréflexion sur l'engagement.

Magali Mougel propose avec Guérillères ordinaires, une série de trois monologues féminins très puissante : Lilith à l'estuaire du Han, Léda, le sourire en bannière, La dernière battue. En 1969, Monique Wittig faisait paraître aux éditions de Minuit, Les Guérillères, un récit à la troisième personne du féminin pluriel, qui retrace la vie, les rites et légendes, d'une communauté de femmes qui a décidé de se passer des hommes et de rejeter les images traditionnellement associées aux femmes. Magali Mougel d'une certaine manière poursuit cette oeuvre. Les trois femmes mises en scène dans ses textes vivent une crise provoquée par leur situation de jeune femme, d'épouse, ou du fait d'une relation homosexuelle. La grande force des textes est aussi de s'inscrire dans une réalité contemporaine qui semble toute droit sortie d'un fait divers. Lilith, mère de famille qui a congelé deux foetus, est à a fois une mère au foyer accablée par son sort (à la manière de la Suzy Storck du précédent texte de Magali Mougel) et à la fois une figure mythique de "guérillères". Dans la Bible, Lilith s'invente une sexualité hors norme qui en fait une figure de l'émancipation féminine. Dans le deuxième monologue, Léda est une jeune hôtesse qui a pour méteier de sourire dans les salons. Licenciée par son employeur parce qu'elle ne rentre pas dans une taille de pantalon 34, Léda se rêve un temps vengeresse des femmes avant de choisir une troisième voie non moins létale. La Léda de la mythologie grecque n'a guère d'autres choix non plus pour échapper au viol de Zeus que de renoncer à sa propre existence de femme pour se changer en bête. Enfin, le dernier monologue, ancré cette fois dans le paysage réaliste d'une campagne alsacienne, propose un tragique tableau d'une histoire d'amour entre deux jeunes femmes. Les femmes de ces trois textes ont en commun de subir le monde des hommes (qui s'avèrent le plus souvent intrusifs et patauds). Pour faire face à la crise, souvent silencieuse, pas nommée, qui se joue en elles, ces héroïnes répondent par la violence, le crime, ou la noyade. Elles s'abîment souvent dans un état de torpeur, ultime refuge, fragile équilibre, contestation sans parole sinon celle du monologue qui dévide leurs intériorités.

Avec Kong Mélancholia, Rémi Checchetto (auteur par ailleurs de King du ring, L'homme etcetera et de Que moi) signe un monologue que j'aime beaucoup. Le King Kong de Checchetto est un être perdu dans le silence. Incapable d'articuler ses émotions au langage, il est incapable de penser réellement. Alors ses émotions l'envahissent, le perturbent, et s'expriment avec brutalité. Checchetto peint d'abord la vie de Kong sur l'île de Crâne. C'est une sorte d'espace protégé où il est possible de vivre à la manière de Kong, à grands coups de pattes dans la gueule des dinosaures. Le drame se noue avec l'arrivée d'Ann Darrow dont Kong s'éprend comme chacun sait. Sous la plume de Checchetto le drame de la belle et la bête se double d'un drame second : comment un être sans langage parvient-il (ou plutôt ne parvient-il pas) à donner corps à des sentiments ? Telle est la tension qui fracasse Kong. Reparcourant le scénario porté à l'écran par les réalisateurs Cooper et Schoedsack, Checchetto propose aussi une rêverie sur ces images qui ont bercé notre imaginaire collectif.

Le monologue se scinde parfois en une parole chorale assumée par deux personnages. C'est le cas du très beau La vie de marchandise de William Pellier. Un couple de personnes âgées prend la parole pour nous annoncer leur décision d'en finir avec la vie. La première partie du texte est un récit à deux voix dans lequel toute la complicité de ce couple transparaît. Le récit se focalise sur l'achat malheureux d'un bungalow dans une résidence de vacances où rien ne fonctionne comme prévu. Un peu comme leur vie qui leur apparaît rétrospectivement insolite. Ils ont fait le tour de cette vie et ils souhaitent s'éteindre dans la dignité. Cependant le suicide - un vol plané depuis une corniche jusque dans un lac - échoue, comme on l'apprend à la fin de la première partie. Dans la seconde partie, on n'entend plus qu'une seule voie, celle de l'homme. Il nous explique que sa femme ne parle plus. Elle est accablée par le chagrin et la lassitude qui font échos à la vie dégradée qu'elle a désormais dans l'institution médicale où elle finit ses jours avec son mari. Corps marchandises laissés aux soins de cette institution, ces deux personnes âgées n'en peuvent plus de vivre, et de vivre ainsi. Si la première partie était satirique, cette seconde partie retourne l'émotion comme un gant et nous met face à la terrible fin de vie des protagonistes. Ce qui est très beau aussi c'est cette unique voix qui désormais déblatère seule. On sent alors le tandem vital que formaient ces deux êtres. Au milieu de cette vie de marchandise, il y avait un lien d'amour. Que le texte défait. Pour finir par nous livrer à l'angoisse de cette solitude.

La pièce se fait aussi théâtre de voix, à l'instar de L'entretien de Philippe Malone qui met aux prises une déléguée syndicale, sa patronne, sa fille. Alors que l'entreprise, dans laquelle le personnage de la déléguée syndicale travaille, souhaite restructurer, c'est-à-dire licencier, la fille, elle, veut intégrer une entreprise et se fondre dans la vie bien réglée d'un travail régulier. Pour cela, elle prend rendez-vous pour un entretien avec la Cheffe d'entreprise. Cet entretien ne va plus cesser d'être interrompu par le surgissement des voix des trois protagonistes qui font renaître certaines scènes qui l'ont précédé ou suivi. Tissé comme une partition musicale de haute voltige, L'entretien fait intervenir le commentaire dans la situation dramatique, le récit dans l'action, et ouvre ainsi à une altération permanente de la forme dramatique traditionnelle. Car ce qui est en jeu c'est bien l'affrontement de trois discours qui luttent pour faire sourdre leur vérité. La Cheffe d'entreprise tient le discours des patrons. Il faut restructurer donc. La Fille a une partition plus originale. Fille de syndicaliste, elle s'oppose à sa mère et tente de trouver sa voie propre. Cette voie devient vite celle du monde tel qu'il va. Mais le monde tel qu'il va ne veut pas d'elle. Insoluble. La Mère va essayer de faire entendre une troisième vérité, celle d'une lutte sans concessions. Il s'agit de dessiner un chemin d'existence qui prend la solidarité et l'émancipation pour destination.

Parmi les textes lus à l'occasion de ce comité, j'aimerais également mentionné Le tireur occidental de William Pellier. D'abord parce qu'il est terriblement drôle. Ensuite, parce que c'est un des textes qui a le plus retenu l'attention des étudiants. La pièce est un journal de bord. Celui d'un étudiant en doctorat d'ethnologie. Cet étudiant relate son voyage d'étude vers des territoires septentrionaux où vit un fameux "tireur", le matricule KVV. Le ton est celui d'un récit de voyage du début du XXème siècle. Jeune chercheur plein d'enthousiaste, le héros est aussi plein de ridicules, comme en atteste la niaiserie des lettres qu'il envoie à sa compagne. La terre semble mal connue, encore à cartographier. Le train, qui nous apparaît comme un vieux train à vapeur, renvoie à un voyage d'un autre temps. Ces effets d'altération de l'époque entraînent rapidement le lecteur dans l'espace du conte. Nous y voilà donc, auprès du matricule KVV. Et de surcroît, dans la forteresse où il vit seul. Cette forteresse, c'est plutôt un grand mur depuis lequel KVV tire sur celles et ceux qui approchent dans la plaine. Le mur est bien là pour empêcher de passer. Où ? Pourquoi ? La pièce ne le dit pas. Mais le lecteur ne peut s'empêcher de rapprocher ce mur des frontières du monde occidental, hermétiquement closes à l'immigration. Le jeune ethnologue évolue dans la plus grande naïveté raciste. Il compare les crânes des victimes et ne déplorent jamais leur sort. La bascule va se faire par le truchement d'un otage qui, retenu dans la forteresse va servir d'objet d'étude. KVV développe une paranoïa qui va lui être fatale, laissant ainsi face à face l'otage et l'ethnologue qui ne se départira pas, jusqu'à la fin, et pour son malheur cette fois, de sa naïveté.

Les textes publiés aux éditions Espaces 34 sont donc pour la plupart des objets textuels et scéniques non identifiés au regard des formes dramatiques traditionnelles. Cependant, certains auteurs, notamment dans la collection "Théâtre en traduction", écrivent des formes plus repérées. C'est le cas de Tino Caspanello, l'auteur du très beau Mer. Plutôt que de parler de formes repérées, il faudrait parler pour ce texte d'une forme héritée de la tradition du théâtre du sud de l'Italie et de Sicile, dont on trouve un autre représentant actuellement en la personne de Spiro Scimone. Beckett n'est jamais loin non plus (c'est peut-être plus apparent dans le second texte de Caspanello publié chez Espaces 34, À l'air libre). Dédiée "à ceux qui aiment le silence", Mer est un dialogue unique entre un homme et une femme, un couple de Siciliens d'un âge avancé. Lui est assis au bord de la mer, les pieds dans l'eau. Et elle, qui semble s'ennuyer sans lui, tente de le ramener à la maison pour le dîner. De cette situation très simple va naître toute une atmosphère, où le silence aura le rôle principal. Cette insistance de l'homme a vouloir demeurer au bord de l'eau est d'abord inquiétante. Mais on s'acclimate à cette étrangeté. Il ne s'agit pas tant d'un refus de l'autre que d'une forme de communion discrète avec la vie. Et le silence n'est pas tant un refus de parler qu'une écoute intime d'un être-là au monde. Partition comique aussi, le dialogue avance souvent pour ne rien dire. C'est que l'enjeu est le contact que cette parole permet d'établir, dans la forme d'attention à l'autre dont chaque relance atteste. 

De Manuel Antonio Pereira, je ne connaissais que Mythmaker. À l'occasion de ce comité de lecture, j'ai découvert sa dernière pièce Permafrost. Le permafrost, c'est, dans les pays froids, la couche de sous-sol qui ne dégèle pas, même en été. Glacé de l'intérieur, le personnage principal nommé L'homme, l'est aussi. Il est une silhouette qui erre dans des paysages périurbains et observe chaque soir une jeune femme qui apparaît derrière sa fenêtre. L'homme est aussi ouvrier mécanicien dans une usine. Il est tantôt saisi à l'intérieur de tableaux descriptifs qui paraissent dans une typographie grisée dans le livre ; il est tantôt raconté par une femme qui travaille dans la même l'usine ; il nous apparaît enfin à travers de rares dialogues. Au départ d'ailleurs, L'homme est mutique. Son rapport au monde est fait de ces marches dans la périphérie et de la construction de sculptures à partir des objets métalliques qu'il trouve dans l'atelier de l'usine. Un jour, la jeune femme qu'il observe lui ouvre la fenêtre et en découvrant l'amour, L'homme se dégèle, ce qui a pour première conséquence de le faire parler. Cependant, le départ non annoncé de la jeune femme le replonge dans un silence qui ne sera interrompu que par une nouvelle histoire d'amour, initiée par la narratrice et collègue d'usine. À l'instar du portrait de ce sculpteur d'art brut, la pièce est une série de pièces agencées les unes aux autres (description, dialogue, monologue etc.) tout à fait singulière. Toujours prêt à fondre, le permafrost du personnage est une paroi étanche qui préserve sa quête d'absolu.

Pour terminer ce trop court tour d'horizon des publications d'Espaces 34, il faut mentionner un des auteurs de comédie les plus étonnants de ces éditions : Rasmus Lindberg. Le Mardi où Morty est mort et Plus vite que la lumière fonctionnent sur le même schéma narratif. On ne présentera ici que la seconde. Un chat tombe d'un toit. Et pendant sa chute, l'auteur nous raconte la vie d'une dizaine de personnages, habitants d'un même village. On remonte quelques heures avant le drame, c'est-à-dire avant la chute du chat, comme dans un rewinding ultra rapide. Le point commun entre toutes les histoires, c'est qu'elles ont toutes un lien avec la chute du chat. Ainsi s'il on veut revenir à cet instant de la chute, faut-il reconstituer l'ensemble des trajectoires. Quand tout a commencé, Lennart se lamentait sur son sort et inscrivait son nom à la pisse dans la neige immaculée. Lennart aime depuis toujours Rut, la grand-mère d'Anna qui est enceinte de Christian qui est le fils de La Femme pasteur du village. C'est justement le jour de l'enterrement du mari de Rut, ce qui vaut bien un serment de la pasteur. La mort du mari de Rut a aussi pour conséquence de réveiller les ambitions amoureuses de Lennart qui décide de faire irruption à l'enterrement, ce dont finalement seul le chat fera les frais... 

Impossible de conclure ce tour d'horizon de cette douzaine de pièces par une considération générale sur leur écriture. Les textes publiés chez Espaces 34 se distinguent justement par leur très grande singularité. Le point commun entre eux, c'est peut-être la mise au travail de la forme dramatique. Celle-ci n'est pas confortable, assurée. Elle est bousculée par le surgissement de la voix de l'auteur à l'occasion de monologues ou par le brouillage des situations dramatiques lorsque celles-ci perdent leur prévalence par rapport à la voix des personnages qui en constituaient autrefois la trame. Au fond ce qui est commun c'est la ductilité de la dramaturgie. Elle se tort, se déforme, au gré des dispositifs d'écriture créés dans chaque pièce. Cette ductilité s'oppose aux formes rigides de la forme dramatique qui, à certaines époques, s'est enferrée dans ses propres carcans (Jean-Pierre Sarrazac note dans L'Avenir du drame que seule la forme dramatique se cramponne aussi fermement à ses formes, tandis que les commentateurs du roman acceptent plus facilement ses évolutions). Notre époque est donc passionnante en cela que l'écriture théâtrale y est particulièrement peu limitée par une forme définie. Les textes proposés ici montrent qu'au-delà des révolutions formelles, des questions comme celles de la relation, de sa biffure, de ce qui implique nos vies dans une communauté, ou encore de nos chemins d'émancipation face aux carcans des modèles du patriarcat font du théâtre un véritable fer de lance pour penser nos silences et nos élans secrets.