Nouveau spectacle : Conversations avec Nina (création en Suisse fin 2015)

Retour sur l'écriture du spectacle.

 

Je connaissais Anne de l’école, l’école de théâtre, l’école de théâtre lyonnaise, l’Ensatt, où elle se formait comme comédienne alors que j’entrais dans le département d’écriture dramatique qui ouvrait ses portes. C’était en 2003. Je l’avais vu dans les spectacles créés à l’école, et puis nous nous sommes perdus de vue jusqu’à ce que, quatre ans après notre sortie, elle me téléphone. Elle me proposait un rendez-vous pour parler d’un projet.

 

Je me souviens que nous nous sommes retrouvés à Paris, dans la maison dans laquelle Anne demeurait pour quelques jours. C’était une maison un peu étrange, une sorte de chalet en bois dans le XIIe arrondissement de Paris, un chalet, oui, préambule aux multiples voyages en Suisse que nous ferions ensuite pour les besoins du spectacle. Ça commence comme ça. En décembre 2010. Il doit être 11h du matin. Nous sommes installés dans la cuisine de ce chalet. Et nous buvons un premier café.

 

Anne m’explique que depuis sa sortie de l’école elle travaille dans la troupe permanente d’un théâtre. Qu’elle a joué dans de nombreuses pièces et adaptations de romans classiques et souvent dans des mises en scène convenues. Qu’après quatre ans de ce régime-là, elle en a marre. Il ne s’agit pas d’une crise de sa vocation d’actrice (son souhait d’initier un nouveau projet montre assez que son désir de jouer est intact) mais d’une réflexion sur le sens de ce métier. Un acteur peut-il se contenter de servir éternellement de portefaix aux grands rôles du répertoire ? Pour Anne, en tout cas, ce n’est pas suffisant. Ce qu’elle désire, c’est travailler avec un auteur contemporain. Qu’est-ce que j’en pense ? Qu’est-ce que j’en dis ? Je suis partant. Ça va sans dire.

 

Ça faisait peut-être une heure que j’étais là (et nous devions siroter notre troisième café) quand nous en sommes venus à nous demander ce que nous pourrions bien raconter comme histoire. Est-ce que ce serait une pièce ? Un monologue peut-être ? Oui sans doute, ce serait plus simple. Ce serait un monologue, d’accord. Mais un monologue, c’est vaste… Un monologue comment ? Un monologue à partir de quoi ? Un monologue pour quand ? Ça a commencé aussi par une avalanche de questions.

 

Je me souviens qu’un peu après (peut-être au moment où nous entamions le cake au citron), Anne m’a dit qu’il fallait qu’elle me parle d’une chose qui lui semblait nécessaire de me dire à ce stade du travail. Après un instant de silence, elle m’a dit que, quelques mois plus tôt, et sans signes avant-coureurs, ses cheveux étaient tombés par plaques et que, malgré des visites chez plusieurs spécialistes, elle n’avait pas pu enrayer la chute. Elle n’avait vécu, récemment, aucun événement traumatique particulier et elle ne comprenait pas les raisons de cette brutale perte de cheveux. Je me souviens avoir encouragé Anne à continuer à parler tout en lui demandant l’autorisation de prendre des notes. Je me souviens m’être alors dit : le voilà le monologue que nous cherchons. Il y avait dans la parole d’Anne une intensité, une folie, un humour, qui rendait la chose évidente.

 

Ça s’est poursuivi par une série d’entretiens. Et chacun de ces entretiens a donné lieu à une retranscription écrite. Nous n’étions plus autour de la table en formica du chalet parisien, mais de part et d’autre du coffre-table basse du salon d’Anne, à Lyon. Nous avons mis en place nos rituels, nos manières d’entrer et de ressortir de ces moments d’échanges particuliers qui tiennent à la fois du stand-up et de l’introspection analytique, de l’improvisation verbale et de la remémoration de souvenirs. Nous avons avancé ainsi sans trop savoir où tout cela nous mènerait, mais en ayant la conviction qu’une première étape de la création du texte se jouait là. Au terme de la première année, nous disposions d’une trentaine d’heures d’entretiens enregistrées équivalent à une bonne centaine de pages.

 

Ça a continué à continuer… c’est-à-dire qu’on ne pouvait pas s’arrêter en si bon chemin. Des chemins, justement, il fallait maintenant que j’en dégage dans cette forêt de paroles. Il fallait penser-classer pour paraphraser Perec. Ça a continué par de très nombreux essais qui visaient à sélectionner les segments les plus riches et à les organiser entre eux pour créer une pièce. Chaque fois que je parvenais à un nouveau montage, je le soumettais à Anne et nous en discutions. À chaque tentative, nous reconnaissions la force de ce parler-écrire issu des entretiens, mais, en même temps, nous partagions le sentiment que quelque chose manquait… Quelque chose résistait à faire pièce dans ce patchwork de fragments. Mais quoi ?

 

Ça nous a poursuivi cette question pendant plus de trois ans. On a retourné la chose dans tous les sens et puis ça a fini par finir, c’est-à-dire par arriver, c’est-à-dire par se lasser de nous résister. Un matin, j’ai commencé (pour rire) à écrire des saynètes en lien avec les histoires d’Anne. J’ai commencé par écrire ce rendez-vous tragico-comique entre Anne et Sarkis. Et puis j’ai poursuivi en tentant de croquer la journée au cours de laquelle Anne se rend dans un « institut suisse hyper chic » pour choisir sa perruque. Je dis que j’écrivais ces saynètes pour rire car c’étaient des scènes qui mettaient en jeu de nombreux personnages alors que nous nous étions entendus sur l’écriture d’un monologue. Et puis pour rire aussi (bien qu’avec l’intuition que ça pourrait lui plaire), j’ai envoyé ce texte à Anne.

 

La fin de la fin c’est qu’Anne m’appelle et me dit banco ! On part sur cette version ! Je lui dis : mais ça n’est pas vraiment un monologue… À moins que si… Un monologue pour une artiste-orchestre, un monologue pour une actrice et ses voix. Ça s’est fini comme ça. Par l’écriture d’un monologue polyglotte et par le désir d’une actrice de relever ce défi. Ça s’est fini cinq ans après notre premier entretien et huit jours avant la date de la seconde représentation. Et quand je dis que ça c’est fini, c’est parce qu’à présent, ça va commencer.

 

(Spectacle en cours de diffusion.)